Disparition de Jacques Le Goff

http://www.liberation.fr/culture/2003/11/19/monument-historique_452342

 

PORTRAIT

L’historien Jacques Le Goff est décédé ce mardi 1er avril, à Paris, à l’âge de 90 ans, selon le Monde. Nous republions ci-dessous son portrait, paru dans Libération en 2003.

Image   L’ogre historien est un peu fatigué. Par l’âge (il va fêter ses 80 ans) et par une mauvaise chute qui, l’été durant, l’a tenu alité avec un bassin en capilotade à l’hôpital de Quimperlé. Mais ni par les honneurs (colloques, hommages, doctor honoris causa le célèbrent comme l’un des «plus grands historiens vivants»), ni par le travail : Jacques Le Goff achève la préface du second volume que lui consacre, en janvier, Gallimard et sa collection «Quarto», Héros du Moyen Age, le Saint et le Roi, près de 2 000 pages qui reprennent une part de l’oeuvre du médiéviste.

Le Goff reçoit au milieu des livres qui encombrent son bureau, sa tête ronde apparaissant entre deux piles au hasard d’un emportement ou d’un rire. Auparavant, Hanka, sa femme depuis plus de quarante ans, Polonaise à la longue silhouette, avait introduit dans l’appartement modeste d’un immeuble banal proche du canal de la Villette. «J’ai rencontré Hanka en Pologne à la fin des années 50, la soeur d’une collègue, elle était médecin, elle m’impressionnait par sa vaillance, c’était ma femme de marbre. Je l’ai épousée à Varsovie en 1962. Elle me faisait penser autant à mon père qu’à ma mère…»

Le père était enseignant à Toulon, droit, honnête, dévoué à sa tâche, et grand bouffeur de curés. La mère, au contraire, était une catholique fervente, mais de gauche et sociale. Compromis au sommet, le jeune Jacques fait son catéchisme mais sera rouge : «Un rouge chrétien, j’ai vécu le Front populaire, à 12 ans, avec enthousiasme.» Ce que le jeune homme apprend surtout, c’est la tolérance, «le vrai sens de mon éducation». L’éducation scolaire, elle, suit son cours avec un passage bienfaiteur de Toulon («je n’aime pas cette ville, qui était raciste et le reste») et à Marseille («que j’ai tout de suite adorée, métisse, frémissante de vie»).

Après le bac à 18 ans, et le maquis de Haute-Provence («parce que j’ai immédiatement été hostile à Pétain, dès mai 1940»), c’est l’Ecole normale supérieure qui lui ouvre ses portes, à Paris, rue d’Ulm, en 1945. «J’y ai été heureux, comblé par la qualité des enseignants et des garçons côtoyés.» Paris, c’est aussi deux passions enfin assouvies : le cinéma («je dirigeais le ciné-club de l’ENS») et la musique, qui le conduit à fréquenter les Jeunesses musicales et les premiers concerts de Pierre Boulez. Mais la grande affaire reste l’histoire. La vocation est apparue tôt : la scène originelle se passe en quatrième, à 12 ans, avec la France au Moyen Age au programme. «J’ai très vite eu l’idée de « faire du Moyen Age »», confie Le Goff en reprenant le jargon du métier. L’«éveilleur», c’était Henri Michel, son prof d’histoire et futur grand résistant.

Médiéviste, mais aussi voyageur. Comme ces lettrés cosmopolites qui, d’université en monastère, parcouraient l’Europe du XIIe siècle. Prague, Oxford, Rome, autant de «bourses» dans l’après-guerre. Pour le trentenaire, ces voyages ont une autre vertu : ils complètent l’éducation politique en dégoûtant à jamais du communisme. «J’ai vu de mes yeux Gottwald, le chef du PC tchèque, en appeler à l’Union soviétique lors d’un discours à Prague. Dans le regard désespéré des étudiants, j’ai lu que le danger était là…» S’il n’avait pas été ainsi «vacciné de visu», Le Goff aurait pu devenir comme pas mal de ses jeunes collègues, Le Roy Ladurie ou Furet, chantres de l’avenir radieux du stalinisme. Le Goff abandonne aussi l’autre tradition politique marquante de l’après-guerre, le socialisme chrétien : à 30 ans, «d’un coup sec», le voilà agnostique et déçu de la SFIO. Il professe dès lors un désintérêt pour le militantisme, mis à part un court épisode au PSU, au début des années 60 : «Le pouvoir corrompt. Faire de la politique, c’est trahir plus ou moins ses idéaux.»

L’agrégation en poche (en 1950) et un poste d’assistant à la fac de Lille, le «goût de la recherche» devient l’unique obsession. Un de ses mentors, Maurice Lombart, parle de «ce jeune médiéviste qui sait toutes les langues» à Fernand Braudel, patron autocrate des Hautes Etudes et de la nouvelle histoire, qui le prend sous son aile. Là, bien calé, ça s’accélère : maître assistant puis directeur d’études (à 38 ans) aux Hautes Etudes, coresponsable, avec Marc Ferro et Emmanuel Le Roy Ladurie, des Annales, la revue de référence, Le Goff est le quadra qui monte chez les historiens. «Les Hautes Etudes furent un endroit exceptionnel : liberté des sujets, accueil grand ouvert des étudiants, enseignement lié à la recherche.» Dans ce cocon, le travail redouble et les livres pleuvent.

Ses «publications», comme il dit, Le Goff n’en est pas peu fier. «Je n’ai rien écrit que je n’ai eu envie d’écrire, même les commandes. C’est mon critère, l’envie d’histoire.» Tous ses ouvrages évoquent un Moyen Age aux antipodes des clichés («d’un côté l’obscurantisme lugubre, de l’autre le temps mièvre des troubadours»), parcouru de contradictions et de tensions, un «âge total» tenu entre «tradition très ancrée» et «forte capacité d’innovation», un Moyen Age qui, surtout, serait un «tremplin pour l’avenir». Et Le Goff a façonné une écriture pédagogique, simple, limpide, pleine d’images évocatrices. Georges Duby, l’ami rival, parcourait l’histoire médiévale en chevauchant le destrier de l’épopée. Le Goff la décrit avec l’ampleur et le calme de la synthèse. Devant l’un de ses livres, tout lecteur se sent intelligent et érudit.

Le Goff reconnaît trois mots pour dire son apport. «Civilisation», en version globale : «L’histoire du passé ne se comprend qu’en unissant par l’interprétation tous les éléments de la vie d’une société.»«Imaginaire», en cheval de bataille : «Je suis de la seconde génération des Annales, celle qui a utilisé une nouvelle clé, plus intérieure, susceptible de compléter l’approche sociale ou économique.»«Intellectuels», au pluriel, puisqu’il fut l’un des premiers à réintroduire ce terme pour désigner un domaine historiographique désormais en pleine effervescence.

Ainsi pourvu d’une œuvre, Jacques Le Goff s’est aussi imposé comme le numéro 1 des historiens français par son art de la stratégie. Directeur de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess) à la retraite de Braudel, en 1972, élu à la quasi-unanimité, il a assuré l’autonomie de l’établissement, tant financière qu’administrative, négociant serré avec le ministère de l’Education et les recteurs des universités, souvent hostiles, garantissant peu à peu à l’Ehess le pouvoir et le prestige du plus renommé des lieux de savoir hexagonaux. Son seul échec sera sa non-élection au Collège de France, «le vrai gratin», victime de rivalités et de combines bien françaises.

Jacques Le Goff a enseigné aux Hautes Etudes jusqu’en 1994, à 70 ans, avant de prendre sa retraite. «Après une fête mémorable, une fête d’ogre», dit l’un de ses collègues. Boulimique, l’historien l’est resté, achevant son Saint Louis (plus de 1 000 pages) en quelques mois, et lançant son dernier défi : une collection, «Faire l’Europe», publiant simultanément des livres d’histoire en allemand, anglais, espagnol, italien et français. Car, à la question «l’Europe est-elle née au Moyen Age ?», Jacques Le Goff n’apporte qu’une réponse, en forme de boîte à idées pour europhiles : «Oui, et c’est une bonne nouvelle.»

Quelques éléments :

France Culture
http://www.franceculture.fr/emission-le-journal-de-la-culture-hommage-a-jacques-le-goff-2014-04-01
http://www.franceculture.fr/2014-04-01-disparition-de-jacques-le-goff

Voir aussi :
Le monde

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/04/01/l-historien-jacques-le-goff-est-mort_4393525_3382.html

Le Figaro

http://www.lefigaro.fr/culture/2014/04/01/03004-20140401ARTFIG00187-jacques-le-goff-mort-de-l-ogre-de-l-histoire.php

Le Point

http://www.lepoint.fr/culture/jacques-le-goff-le-moyen-age-est-une-epoque-pleine-de-rires-01-04-2014-1807943_3.php

« Le temps est venu de panser nos blessures » (Mandela, 1994)

     Nelson Mandela – discours d’investiture
Pretoria (1994)

Majestés, Altesses, invités distingués, camarades et amis,

Aujourd’hui, nous tous, par notre présence ici et par nos célébrations dans d’autres régions de notre pays et du monde, nous conférons gloire et espoir à une liberté tout juste née.

Par notre présence ici aujourd’hui, et par nos célébrations dans d’autres régions du pays et du monde, nous glorifions cette liberté qui vient de naître et nous mettons en elle tous nos espoirs.

De l’expérience d’un désastre humain inouï qui a duré beaucoup trop longtemps, doit naître une société dont toute l’humanité sera fière.
Nos actions quotidiennes, en tant que simples Sud-Africains, doivent susciter une réalité sud-africaine concrète qui renforcera la foi de l’humanité en la justice, confirmera sa confiance en la noblesse de l’âme humaine et maintiendra tous nos espoirs envers une vie glorieuse pour tous.

Tout ceci, nous le devons tant à nous-mêmes qu’aux peuples du monde qui sont si bien représentés ici, aujourd’hui.

Je n’hésite pas à dire à mes compatriotes que chacun d’entre nous est aussi intimement attaché à la terre de ce beau pays que le sont les célèbres jacarandas* de Pretoria et les mimosas du bushveld** (ou de la brousse si on traduit).

Chaque fois que l’un d’entre nous touche le sol de ce pays, nous ressentons un sentiment de renouveau personnel. L’humeur nationale change avec les saisons.

Nous sommes mus par un sentiment de joie et d’euphorie lorsque l’herbe verdit et que les fleurs s’épanouissent.

Cette unité spirituelle et physique que nous partageons tous avec cette patrie commune explique l’intensité de la douleur que nous avons tous portée dans nos cœurs lorsque nous avons vu notre pays se déchirer dans un conflit terrible, et lorsque nous l’avons vu rejeté, proscrit et isolé par les peuples du monde, précisément parce qu’il était devenu la base universelle de l’idéologie et de la pratique pernicieuse du racisme et de l’oppression raciale.

Nous, le peuple d’Afrique du Sud, nous sentons profondément satisfaits que l’humanité nous ait repris en son sein, et que le privilège rare d’être l’hôte des nations du monde sur notre propre terre nous ait été accordé, à nous qui étions hors-la-loi il n’y a pas si longtemps.

Nous remercions tous nos distingués invités internationaux d’être venus prendre possession avec le peuple de notre pays de ce qui est, après tout, une victoire commune pour la justice, la paix, la dignité humaine.

Nous sommes sûrs que vous continuerez à être à nos côtés lorsque nous aborderons les défis de la construction de la paix, de la prospérité, de la démocratie, et que nous nous attaquerons au sexisme et au racisme.

Nous apprécions infiniment le rôle qu’ont joué les masses de nos concitoyens et leurs dirigeants politiques, démocratiques, religieux, féminins, jeunes, économiques, traditionnels et autres pour parvenir à cette conclusion. Et parmi eux se trouve notamment mon second vice-président, l’honorable Frederik Willem De Klerk.

Nous aimerions également rendre hommage à nos forces de sécurité, tous grades confondus, pour le rôle distingué qu’elles ont joué en protégeant nos premières élections démocratiques et la transition vers la démocratie des forces sanguinaires qui refusent toujours de voir la Lumière.

Le temps est venu de panser nos blessures.

Le moment est venu de réduire les abîmes qui nous séparent.

Le temps de la construction approche. Nous avons enfin accompli notre émancipation politique. Nous nous engageons à libérer tout notre peuple de l’état permanent d’esclavage à la pauvreté, à la privation, à la souffrance, à la discrimination liée au sexe ou à toute autre discrimination.

Nous avons réussi à franchir le dernier pas vers la liberté dans des conditions de paix relative. Nous nous engageons à construire une paix durable, juste et totale.

Nous avons triomphé dans notre effort pour insuffler l’espoir dans le cœur de millions de nos concitoyens. Nous prenons l’engagement de bâtir une société dans laquelle tous les Sud-Africains, blancs ou noirs, pourront marcher la tête haute sans aucune crainte au fond de leur cœur, assurés de leur droit inaliénable à la dignité humaine – une nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde.

Comme gage de son engagement dans le renouveau de notre pays, le nouveau gouvernement transitoire d’unité nationale examinera, comme cas d’urgence, la question de l’amnistie pour plusieurs catégories de concitoyens qui purgent actuellement des peines d’emprisonnement.

Nous dédions ce jour à tous les héros, hommes et femmes, de ce pays et du reste du monde qui ont sacrifié, de diverses manières, et mis en jeu leur vie afin que nous puissions être libres. Leurs rêves sont devenus réalité. La liberté est leur récompense.

Nous sommes à la fois rendus modestes et exaltés par l’honneur et le privilège que vous, citoyens d’Afrique du Sud, nous avez conféré, en tant que premier président d’un gouvernement uni, démocratique, non-racial et non-sexiste, de conduire notre pays hors de la vallée des ténèbres.

Nous comprenons bien qu’il n’y a pas de voie facile vers la liberté. Nous savons bien que nul d’entre nous agissant seul ne peut obtenir la réussite. Nous devons donc agir ensemble en tant que peuple uni, pour la réconciliation nationale, pour la construction de la nation, pour la naissance d’un nouveau monde.
Que la justice soit présente pour tous!

Que la paix soit là pour tous!

Que le travail, le pain, l’eau et le sel soient à la disposition de tous!

Que chacun sache cela, car tant le corps que l’esprit et l’âme ont été libérés pour leur plein épanouissement!

Que jamais, au grand jamais ce beau pays ne subisse l’oppression de l’un par l’autre et ne souffre l’indignité d’être le pestiféré du monde.

Que règne la liberté!

Le soleil ne se couchera jamais sur une réussite humaine si glorieuse.

Dieu bénisse l’Afrique !

Merci.

(*) Arbres dont les fleurs mauves sont écloses du printemps à l’automne, les innombrables jaracandas de Pretoria constituent, depuis la fin du XIXe siècle, l’une des particularités de la ville.
(**) Savane sud-africaine.

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