Socialisme, socialismes

Socialisme, Socialismes : définitions, enjeux, héritages

« De quoi est né le socialisme ? De la révolte de tous ces sentiments blessés par la vie, méconnus par la société. Le socialisme est né de la conscience de l’égalité humaine. »

Léon Blum – 1872-1950

« Contrairement à l’idée répandue que la politique de « mondialisation » tend à favoriser leur dépérissement, les Etats continuent en fait à jouer un rôle déterminant au service de la politique qui les affaiblit. Il est remarquable que les politiques visant à déposséder les Etats au profit des marchés financiers ont été édictés par des Etats, et, qui plus est, des Etats gouvernés par des socialistes. Ce qui signifie que les Etats, et tout spécialement ceux qui sont gouvernés par des sociaux-démocrates, contribuent au triomphe du néo-libéralisme, non seulement en travaillant à la destruction de l’Etat social (c’est-à-dire notamment des droits de travailleurs et des femmes, mais aussi en cachant les pouvoirs qu’ils relaient. »

Pierre Bourdieu – 1930-2002 – Contre-feux 2, 2001

I – Les enjeux des définitions

Origine du mot

Du mot latin socius, nom commun signifiant compagnon, camarade, associé, allié, confédéré et adjectif signifiant joint, uni, associé, allié, mis en commun, partagé. Le mot socius dérive du verbe sequi : ‘suivre’.

Sa première utilisation remonte à l’abbé Sieyès qui dans les années 1780 évoque un « traité du socialisme » devant parler « du but que se propose l’homme en société et des moyens qu’il a d’y parvenir ». Dans cette utilisation éphémère, le mot signifie alors « science de la société »

Dans son sens moderne, le mot socialisme remonterait à Pierre Leroux, qui l’aurait employé en 1831 ; ou en 1832 dans son ouvrage Discours aux Politiques sur la situation actuelle de l’Esprit Humain selon son fils. En mars 1834, Pierre Leroux emploie le néologisme dans un texte intitulé De l’individualisme et du socialisme, publié dans la Revue encyclopédique. Pierre Leroux revendique son « invention », qu’il définit aussi comme « la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule Liberté, Égalité, Fraternité ».

Pierre Leroux, l’inventeur, ou du moins l’introducteur en France du mot  » socialisme  » comme antithèse de l’individualisme, voit le jour à Paris le 7 avril 1797 d’un père limonadier qui meurt en 1808. Il fait, comme boursier, de brillantes études secondaires au lycée de Rennes, doit renoncer à Polytechnique en raison de la situation financière de sa mère, devient ouvrier typographe et conçoit les plans d’une machine à composer qui ne verra jamais le jour. Il fonde avec Paul François Dubois le Globe, qui devient le journal des jeunes opposants au régime de la Restauration. Après la révolution de 1830, il en devient le seul maître et se rallie au saint-simonisme dont il se sépare en novembre 1831. Il fonde alors la Revue encyclopédique, puis, en 1836, avec Jean Reynaud l’Encyclopédie nouvelle où il donnera une centaine d’articles.

Pierre Leroux avait connu George Sand en 1835 et une profonde amitié naquit de leur admiration mutuelle, le philosophe trouvant auprès de l’écrivain une aide matérielle importante. Spiridion est dédié au philosophe dont l’influence est particulièrement nette dans les romans  » socialistes  » du début des années 1840. En 1841 les deux amis fondent avec Viardot la Revue indépendante. En 1843, Pierre Leroux obtient un brevet d’imprimeur et, l’année suivante, il s’installe à Boussac, toute petite sous-préfecture de la Creuse, à quelques lieues de Nohant. Avec ses frères, ses enfants, ses gendres et ses disciples, il va fonder là une communauté égalitaire qui comptera Pauline Roland parmi ses membres. Des bourgeois de Limoges imprégnés d’idées sociales viendront faire  » le pèlerinage de Boussac « .  Les œuvres et les articles éparpillés du philosophe seront réimprimés ou réunis en brochures et en livres, ainsi en 1846 : De l’Humanité, De l’Egalité, Malthus et les économistes, Le carrosse de M. Aguado. Le premier numéro de la Revue sociale paraît en octobre 1845. Il imprime aussi l’Eclaireur, journal lancé par George Sand à la suite de l’affaire Fanchette et dont il devient propriétaire en 1847.

La Seconde République fait de Pierre Leroux un éphémère maire de Boussac. Elu représentant du peuple à Paris en juin 1848, il quitte la localité. A la Constituante puis à l’Assemblée législative il fera des interventions remarquées, en particulier sur la défense des insurgés de Juin et sur un projet de constitution fondée sur le système des triades, l’un des fondements de sa doctrine. Ses longs discours, son abondante chevelure et son aspect quelque peu négligé font la joie des caricaturistes.

Aux lendemains du coup d’Etat, Pierre Leroux part pour l’Angleterre. A Londres, il fonde avec Louis Blanc et Cabet une éphémère Union socialiste puis il rejoint Jersey où il vivra difficilement, tentant de mettre en pratique sa théorie du circulus, fondée sur l’emploi de l’engrais humain. Il rentre en France en 1860, vit quelque temps dans le Midi, publie de 1863 à 1865 la Grève de Samarez, en partie écrite à Jersey. Sa dernière œuvre sera en 1866 une traduction du livre de Job. Il meurt à Paris pendant la Commune, le 12 avril 1871. D’autres font remonter l’origine du mot à l’anglais socialism (1822) ou à l’italien socialismo.

Des sens différents

Le mot socialisme a pris des sens différents selon les pays. Il s’agit là d’un glissement sémantique : c’est moins la définition du mot « socialisme » qui diffère selon les pays (il demeure un système opposé au capitalisme, basé sur l’abolition de la propriété privée des moyens de production) que l’usage de l’adjectif « socialiste ». Ainsi, actuellement,

* En Europe méditerranéenne et méridionale, le terme « socialisme » désigne ce qui correspondrait dans les pays de culture allemande ou scandinave à la social-démocratie. Les partis socialistes français, italien, espagnol, etc. défendent ainsi une ligne majoritairement social-démocrate.

* Dans les pays scandinaves et anglo-saxons, le terme « socialisme » désigne des courants plus révolutionnaires et en rupture plus nette avec l’économie capitaliste. Ainsi, en anglais, le terme socialist a gardé un sens très radical. Il est utilisé par l’extrême-gauche et a pratiquement le sens de « communiste » sans pour autant se référer à l’histoire de l’URSS stalinienne. Ainsi, par exemple, en Écosse, le parti Solidarity (Scotland’s Socialist Movement), Solidarité (Mouvement socialiste d’Écosse), est-il un parti d’extrême-gauche, ce qui est également le cas du Parti socialiste de Grande-Bretagne (SPGB).
Le mot socialisme a pris des définitions différentes selon le point de vue politique de celui qui l’emploie, donnant lieu à plusieurs débats qui portent en fait sur sa définition.

Au sein du mouvement socialiste, une définition plus ou moins large peut-être donnée au mot socialisme :

* Une définition révolutionnaire ou réformiste : le socialisme ne peut être que l’abolition complète du capitalisme et son remplacement par une société socialiste, que cela soit le fait d’une révolution ou d’une série de réformes.

* Une définition sociale-démocrate : le socialisme peut être réalisé par des réformes en restant dans le cadre du capitalisme, et par compromis (provisoires ou durables) avec l’économie « libérale ». Cette vision du socialisme, qualifiée de sociale-démocrate dans le langage politique actuel, ou de « modérée », n’est pas reconnue comme véritablement « socialiste » par les autres tenants du socialisme.

* Pour Karl Marx – et par la suite Rosa Luxemburg -, le socialisme correspond à l’abolition du salariat et à la socialisation démocratique des moyens de production. De ce point de vue, il ne faut pas confondre la socialisation marxienne des moyens de production et l’étatisation léniniste de ceux-ci. D’après Maximilien Rubel, le socialisme de Marx implique la remise en cause du Capital et de l’Etat-policier alors que le léninisme – parce qu’il maintient le système du salariat et la dictature d’entreprise – débouche sur un capitalisme d’Etat qui opprime de facto le prolétariat (pour le comprendre, il faut lire ses analyses sur le capitalisme soviétique)

* Cas particulier : la question du régime soviétique. Le terme socialisme a été utilisé par les dirigeants des États du bloc soviétique pour désigner leur propre régime (voir le nom de l’Union des républiques socialistes soviétiques). Le « socialisme » fut défini par des théoriciens léninistes comme l’étape préliminaire et nécessaire vers le communisme, la société idéale sans classes et sans État. Ce régime fut appelé aussi au départ la dictature du prolétariat, terme abandonné vers 1936 pour le « socialisme triomphant » et ensuite, vers les années 1970, le « socialisme développé ». Sur le plan politique, l’usage du mot « socialiste » par ces régimes est dénoncé par les socialistes non léninistes et par les léninistes non staliniens. Sur le plan historique, pendant la guerre froide, il a été fait un usage assez général du terme de « camp socialiste » (derrière l’URSS et le pacte de Varsovie) par opposition au « camp capitaliste » ou « occidental » (derrière les États-Unis et l’OTAN).

II – L’imaginaire utopique (Cf Michel Winock)

A –  l ‘imaginaire utopique

Le socialisme est né aussi dans les années 1820-1830 avec des penseurs – les précurseurs – comme Saint-Simon (ne pas le confondre avec le duc de Saint-Simon, mémorialiste), qui s’inscrivit dans la lignée de l’école des idéologues. D’autres penseurs comme Charles Fourier, Proudhon, et Louis Blanc en France ou encore Robert Owen au Royaume-Uni, considéré comme le premier à mettre en pratique ses idées avec la création d’une communauté de travail.

Ces premiers socialistes, ainsi que Saint-Simon furent qualifiés par la suite d’utopiques par Friedrich Engels. Ce dernier leur reprochait de négliger beaucoup trop la réalité sociale, l’existence du prolétariat et l’importance de la lutte des classes.

L’héritage de Saint-Simon sera multiple. Ses écrits ont été repris après sa mort en 1825 par Barthélemy Prosper Enfantin (polytechnicien), pour engendrer le courant du saint-simonisme. Ce courant a subi assez rapidement un « schisme » entre les partisans d’Enfantin, plutôt libéraux (Prosper Barthélemy Enfantin, et Michel Chevalier), et les partisans d’Armand Bazard (polytechnicien également), qui ont initié un socialisme scientifique. Armand Bazard peut être considéré comme l’un des précurseurs du marxisme.

Les socialismes utopiques n’ont jamais connu d’unification aboutie et cohérente de leurs théories : ils regroupaient plusieurs penseurs et praticiens aux analyses divergentes. Pourtant, des caractéristiques ont pu être identifiées pour qualifier ce qui fut l’embryon de la pensée socialiste, ou en tout cas la première réflexion réelle et localisée sur la société proto-industrielle et la montée du capitalisme. Ils se caractérisent généralement par l’idée de formation de petites communautés plus ou moins autogérées et organisant, à côté de la vie professionnelle, la vie sociale (logements, services sociaux et culturel, voire mœurs). La multiplication de ces communauté, fraternellement fédérées, devant modifier l’ensemble de l’organisation de la société.

Le socialisme utopique a décliné après 1870 lorsque le marxisme s’est imposé comme la pensée majeure du socialisme. Il s’est cependant poursuivi à travers le mouvement coopératif et de nombreuses expériences communautaires auxquelles on doit rattacher les « milieux libres » libertaires, plus ou moins durables, plus ou moins organisées autour du travail, de l’épanouissement personnel (Les Rencontres du Contadour de Jean Giono), de valeurs morales (Les Communautés de l’Arche, etc. Les nombreuses mais souvent éphémères communautés hippies (1967 aux États-Unis) et héritées du mouvement de mai 1968 constituent la forme récente de l’ancien socialisme utopique.

Aujourd’hui, le socialisme utopique n’existe plus en tant que théorie revendiquée, sauf peut-être implicitement par le groupe « Utopia », nouveau courant interne au Parti socialiste français. Aussi, la démarche analytique et certaines propositions peuvent rappeler parfois certains traits de la pensée écologiste.

Le socialisme utopique prône la transformation sociale et l’édification d’une société idéale, fondée sur l’abondance et l’égalité. Il n’entend pas fonder de distinction entre les différentes classes sociales ; elle s’adresse à tous, qu’ils soient riches ou pauvres, exploiteurs ou exploités et ne projette pas de s’appuyer sur un groupe humain, plus que sur un autre dans sa stratégie de transformation de la société. Philanthropes, les socialistes utopiques tournent l’ensemble de leurs critiques du capitalisme autour de ses conséquences néfastes sur le développement de l’homme. L’homme est avant tout le produit de ses conditions familiales et sociales, mais aussi de son environnement : la société fait l’homme. Malgré l’édification théorique de sociétés idéales fondées sur des systèmes économiques et sociaux aboutis (le phalanstère de Fourier, le communisme colonial de Robert Owen), ils considèrent de façon pragmatique comme prioritaire la lutte contre les conséquences les plus dures de l’économie capitaliste. Ils prônent entre autres la réduction du temps de travail. De manière générale, l’amélioration des conditions de vie des travailleurs est le meilleur moyen de lutter contre des maux sociaux tels que l’ivrognerie ou le besoin de charité privée. Dans une société idéale, la police, la prison, les procès, l’assistance publique n’ont ainsi plus lieu d’être. Cette élévation du prolétariat au niveau de la dignité humaine passe notamment pour les plus petits par l’existence de crèche et d’un système éducatif efficace.

Le socialisme utopique repose sur une vision très optimiste de l’homme : l’homme est bon par nature, ce qui implique qu’on peut faire confiance en sa raison pour faire évoluer la société et aboutir à une civilisation de la Raison et du bien-être. L’édification sur papier de ces sociétés idéales a abouti à des constructions intellectuelles complexes et complètes. Des expériences de « communisme primitif », c’est-à-dire de communauté alliant une organisation sociale harmonieuse et la mise en commun des richesses et des moyens de production ont été menées et expérimentées dans quelques colonies du nord de l’Amérique. Ce type d’organisation sociale n’a pas connu de suite réelle, sauf peut-être sous une forme un peu différente par le biais des kibboutz juifs du Proche-Orient. Cette vision de petites communautés en copropriété et cogestion rappelle également une autre réaction face à l’industrialisation : un certain retour à la terre et à une volonté d’harmonie avec la nature.

Le socialisme utopique diffère d’autres socialisme par sa méthode. Il ne prône généralement pas de révolution, et ne fait pas confiance en l’action de l’État. Au-delà des nombreuses théories, il prône une mise en œuvre pratique immédiate de sociétés socialistes à petite échelle (les communautés) à partir d’initiatives « privées » ou « citoyennes ». La pérennité des communautés, leur capacité à survivre dans un univers capitaliste, à perdurer malgré l’évolution personnelle des fondateur a constitué le principal défi. L’idéal de modification sociale à grande échelle par diffusion des communautés et fédération de celles-ci au niveau mondial est alors resté au niveau de simple rêve.

B –  une philosophie de l’histoire

a) millénarisme et socialisme
l’Héritage judéo-chrétien nous donne une certaine conception du temps historique, opposée au temps cyclique des Anciens : un état primitif, la Création, l’Age d’or, avant la Chute
– un temps historique qui doit s’achever par l’affrontement entre les forces du Bien et celles du Mal
– un retour à l’Age d’or avant le péché, soit pendant un millénaire terrestre soit au paradis. Ce sens de l’histoire implique la notion de marche en avant et de progrès, inséparable du sentiment d’espérance violente. Deux notions sont transmises par les mouvements millénaristes : l’idée d’un combat ultime, d’une lutte finale entre le Bien et le Mal, la notion du millenium, une nouvelle ère à partir de laquelle les contradictions qui déchirent les hommes depuis la Chute sont résolues. Le socialisme serait la sécularisation du millénarisme religieux qui a entretenu l’espérance révolutionnaire pendant des siècles.

b) l’apport de la Révolution
Jusqu’en 1789 le socialisme est rêvé. Le socialisme d’imagination devient un socialisme d’action. La Révolution occupe le centre de l’histoire européenne de 1789 à 1799, voire 1815, provoque une réflexion, offre une réserve de références, une tradition.

• une technique du pouvoir (le gouvernement révolutionnaire, le salut public, plus tard la dictature du prolétariat)
• une technique du contre-pouvoir : un pouvoir populaire, des assemblées siégeant en permanence, la minorité la plus politisée du peuple de Paris, artisans, compagnons, boutiquiers .. (les sans culottes). Démocratie directe, mandat impératif, révocabilité des élus, manifestation de masse, voire insurrection armée.
• une technique de prise du pouvoir : Babeuf et la Conspiration des Egaux. Une organisation clandestine dirige une insurrection au moment choisi et prend le pouvoir au nom du peuple.

C –  une critique de l’économie politique

Le socialisme rêvé (recherche de l’égalité et de la justice entre les hommes) devient une doctrine moderne avec les débuts de la révolution industrielle. Le socialisme s’oppose au communisme de la frugalité (la majorité des utopies du XVIIIè siècle, partager les richesses sans les accroître) et à l’école classique anglaise d’Adam Smith (l’intérêt particulier des entrepreneurs tend à l’intérêt général). Les socialistes croient à l’expansion des forces productives : cf. l’industrialisme de Saint-Simon. Le progrès industriel représente la direction la plus certaine de l’histoire et sa finalité est de servir la classe la plus pauvre. Foi dans le progrès économique mais refus du laisser faire. La collectivisation des biens de production et d’échanges apparaît à la plupart des socialistes de la seconde moitié du XIX è siècle comme le principe même du socialisme.

D –  une base politique

Le socialisme marxiste est une théorie politique basée sur la conception matérialiste de l’Histoire, et caractérisée par l’objectif de la mise en commun des moyens de production et d’échanges ainsi que par la répartition des biens équitablement à tous. Ce courant a été principalement marqué par la pensée de Karl Marx, d’où le terme « marxisme ». Il lutte pour un monde sans classes sociales et sans oppression.

Karl Marx et plus tard les marxistes défendent l’édification d’une société égalitaire où les hommes vivraient sans la présence d’un système économique exploiteur, ni des États. Les marxistes s’appuient largement sur les sciences humaines, notamment l’Histoire pour fonder leurs théories. Ils pensent que dans l’Histoire, les structures économiques, politiques et sociales déterminent les idées, plus que l’inverse.

Pour Karl Marx, le travail permet à l’homme de transformer profondément la nature. Le travail est ainsi source de progrès, mais devient, sous la forme de l’esclavage, du servage et du salariat, une source profonde d’injustices. Le travail est alors pénible et abrutissant. Cette « aliénation », au sens marxiste, désigne le fait que le prolétaire produit les richesses économiques mais ne les possède pas, et qu’elles se retourneraient contre lui sous la forme du mépris et de la violence des capitalistes (ou possédants). Pour le marxisme, la source principale de cette aliénation à l’époque contemporaine réside dans le capitalisme, caractérisé par la propriété privée des moyens de production (les machines, les entreprises, les usines et les capitaux), le salariat, la domination d’une classe sociale sur les autres. Le prolétaire désigne ainsi le travailleur qui est obligé de se salarier pour vivre.

La théorie marxiste de la valeur dérive de celle du libéralisme classique : la valeur d’un bien est définie par la quantité de travail qu’il incorpore (théorie ricardienne de la valeur). En effet, afin de pouvoir confronter les valeurs des marchandises, il est nécessaire de se rapporter à une unité commune et stable : or la seconde propriété des marchandises, leur utilité, n’ont pas de valeur commune, et ne peuvent donc être comparées. C’est donc le travail, la dépense de force humaine, qui est leur dénominateur commun et permet d’estimer leur valeur relative.

La force de travail est elle-même une marchandise, que doit vendre la prolétaire au capitaliste afin de pouvoir créer, à l’aide des moyens matériels possédés par le capitaliste (le capital) de la valeur. La force de travail est vendue au prix de sa valeur d’échange, mais ce qu’en gagne le capitaliste est sa valeur d’usage (le travail lui-même) : comme les deux valeurs différent, il réalise un surplus, que Marx appelle plus-value.

La différence entre les deux valeurs vient du fait que la valeur de la force de travail est définie par un panier de bien qui permet sa reconstitution : au XIXe siècle, il s’agit en fait du coût de la survie (alimentation principalement). Cette valeur est celle que reçoit l’ouvrier en guise de salaire(W). Or il est possible que dans une journée, l’ouvrier fournisse un travail dont la valeur (N) est supérieure à celle nécessaire à son propre entretien : c’est ce surplus de travail que lui extorque le capitaliste qui forme la plus-value (PI= N-W).

Le taux de plus-value est alors défini par PI/W. Pour l’accroître le capitaliste peut :
* Faire baisser W, c’est-à-dire le salaire. Cette baisse est par exemple obtenu grâce à une armée de chômeur qui fait pression à la baisse sur les salaires. Il produit alors de la plus-value relative.
* Accroître PI, en augmentant l’intensité du travail ou sa durée. Il produit alors de la plus-value relative.

Enfin pour Marx, le système capitaliste s’engorge irrémédiablement et génère de plus en plus de biens qu’il ne peut plus écouler. Les solutions de la bourgeoisie étant la publicité (dont le coût est supporté par les acheteurs), la création de faux besoins, l’inflation ou encore la guerre. Aussi, l’altération sur le long terme du capitalisme (entre autres la baisse tendancielle du taux de profit) ainsi que l’exploitation de l’homme par l’homme conduisent les marxistes à imaginer une société avec une propriété collective des moyens de production.

Selon l’analyse marxiste, la classe dominante organise la société en protégeant du mieux possible ses privilèges. Pour cela, elle instaure l’État, l’instrument politique de sa domination : une police et une armée chargées de maintenir la sécurité et l’ordre public, l’ordre « bourgeois ». Marx parle également de « l’idéologie dominante ». Dans toute société, il y a certaines idées, certaines croyances et certaines valeurs qui dominent la vie sociale et culturelle. Ces idées dominantes sont produites pour l’essentiel par la classe dominante. Dès lors, ces idées expriment majoritairement la domination de cette classe, c’est-à-dire la justifient et s’efforcent de la pérenniser. Ces idées dominantes imprègnent les esprits, et ainsi les exploités ont souvent une vision du monde allant contre leurs intérêts réels. Pendant l’Antiquité, la majorité était persuadée de l’inégalité naturelle des hommes, d’où le maintien de l’esclavage. Au Moyen-Âge, la majorité pensait que l’ordre aristocratique était voulu par Dieu et indépassable. En extrapolant à l’époque moderne, la majorité pense que les inégalités et la propriété privée des moyens de production sont « naturelles ».

Puisque l’État est une machine répressive qui va à l’encontre des libertés, il faut la suppression de l’État, condition incontournable pour l’avènement d’une société égalitaire et juste. Le dépérissement de l’État devant passer par plusieurs étapes:

* Prise du pouvoir par le prolétariat : celui-ci soit s’empare des principaux leviers de commande de l’État (armée, police, administration, capitaux, banques), soit supprime l’État (divergence au sein des marxismes sur ce point).

* Ensuite, il faut passer par une phase où les travailleurs détiennent l’ensemble du pouvoir (parfois appelée « dictature du prolétariat »). Cette dictature du prolétariat est doublement légitime d’après le marxisme, parce qu’elle est le pouvoir des anciennes masses exploitées, et qu’elle permet de mettre fin à la division de la société en différentes classes sociales (permettant ainsi une véritable égalité).

* Dans l’hypothèse léniniste de « l’État prolétarien », il faut que ce dernier disparaisse peu à peu. Seulement, on rencontre là un problème très difficile : comment gérer la vie sociale sans dominer, comment organiser sans exploiter ? Au fond, comment réaliser une vraie démocratie ? Pour cela, Lénine disait s’inspirer des mesures prises par la Commune de Paris en 1871 qui étaient les suivantes : tous les représentants politiques de la collectivité étaient élus au suffrage universel direct (moins de représentativité politique), étaient révocables à tout instant (les mandats politiques étant les plus courts possibles) et considérés comme personnellement responsables de leurs actions. Leurs charges politiques ne leur apportaient aucun avantage particulier : le ministre ayant le même salaire qu’un ouvrier.

* Le but final est de parvenir à une société libre, égalitaire et fraternelle, débarrassée des rapports de hiérarchie, du travail salarié, des États et des frontières, et de toute forme d’aliénation.

E –  une base sociale

Le prolétariat industriel : Le socialisme du XIXè siècle se donne pour la philosophie de la classe ouvrière. Il voit l’avenir partagé en deux classes antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat, celui-ci doit l’emporter sur celle-là. Le socialisme devient une force politique et sociale par l’interpénétration des théories socialistes et des actions du mouvement ouvrier.

III – Deux traditions socialistes

La question du rapport du socialisme avec la démocratie :

* Pour les socialistes, les deux notions sont inséparables, le socialisme étant vu comme le prolongement naturel dans l’ordre économique de ce qu’est la démocratie dans l’ordre politique. D’après la définition de Bertrand Russell, « L’essence du socialisme est par définition la revendication de la propriété commune de la terre et du capital. La propriété commune peut signifier la propriété par un État démocratique, mais n’inclut pas la propriété par quelconque État qui ne serait pas démocratique. »

* Pour d’autres, la notion de « démocratie » n’apparaît pas dans la définition qu’ils donnent du socialisme, considéré principalement comme un système économique marqué par l’abolition du capitalisme.

A partir de là on peut voir 2 grands courants de pensée, deux traditions socialistes. L’une serait le socialisme étatique, l’autre le socialisme …anti étatique (mais attention, à ne pas confondre avec anarchisme. Cf autogestionnaire)

Le mouvement socialiste est divisé dès son apparition, notamment quant aux moyens d’arriver à la socialisation des moyens de production. Les uns estiment que l’État est un ennemi par sa nature même, dont rien de bon ne peut sortir ; d’autres estiment qu’il est un outil dangereux mais utile, pourvu que l’on puisse en prendre le contrôle, avec là encore des divergences sur la méthode.

De manière générale, l’on peut distinguer trois courants de pensée :

A – Les partisans d’une disparition de l’État à long terme

Afin d’organiser cette disparition, ceux que l’on a désigné au début du XXe siècle par communistes marxistes prônent ainsi l’accaparement des leviers de pouvoir de l’État par les prolétaires organisés, de manière violente s’il le faut, afin d’instituer la dictature du prolétariat. Les représentants de ce courant ont longtemps été les partis communistes affiliés à la IIIe Internationale. L’application revendiquée du socialisme dans les pays du bloc soviétique après la Seconde guerre mondiale a été violemment critiquée par d’autres groupes communistes, de type trotskistes ou appartenant à la gauche communiste. Actuellement, les partisans de cette idéologie se retrouvent davantage dans les mouvements d’extrême-gauche que dans les anciens partis staliniens, bien souvent associés au pouvoir « bourgeois ».

B – Les partisans d’une transformation sociale s’appuyant sur l’État, par principe par des moyens non-violents

La violence est rejetée car inutile, tant que l’application progressive du socialisme ne produit que des bons effets qui contribuent au mouvement. Ce courant, un temps socialiste réformiste (où le mot « réforme » est à opposer à « révolution », mais encore dans une analyse marxiste) donna naissance aux partis socialistes de gouvernement, qualifiés selon les pays et les traditions de partis « socialistes », « travaillistes » ou « sociaux-démocrates ». Ils sont héritiers de la IIe internationale, reconduite après la guerre en Internationale ouvrière socialiste puis refondée en Internationale socialiste. Les partis se réclamant de ce courant constituent actuellement en Europe l’une des deux principales forces politiques, et dirigent plusieurs pays. Ils sont la principale force politique de gauche au Parlement européen.

C – Les partisans de l’abolition immédiate de l’État (sous forme de l’autonomie ouvrière par exemple), libertaires et minorité des marxistes, refusant l’utilisation d’un appareil d’oppression (l’État).

Les libertaires défendent le fédéralisme au sein de la classe ouvrière. Le syndicalisme ou le communalisme était l’un des moyens pratiqués vers l’union des travailleurs, avant qu’il ne devienne subventionné par l’État « bourgeois » au cours du XXe siècle. Le conseillisme constitue quant à lui un autre mode d’action vers cette autonomie. Cette troisième voie ne réussit jamais à réellement peser sur les vies politiques nationales, à quelques rares et très transitoires exceptions près, toujours dans des contextes particuliers.

Par ailleurs, des militants ont tenté des expériences concrètes de socialisme utopique, notamment dans le cadre des colonisations. Les résultats pratiques de ces expériences ne furent guère convaincants, mais contribuèrent à nourrir la réflexion.

Les clivages initiaux de la pensée socialiste évoluèrent littéralement vers son éclatement en multitudes d’idéologies et de conceptions de la société souvent bien distinctes et qui recouvrent désormais aussi bien l’extrême-gauche que la gauche gouvernementale.

Deux traditions donc, en 3 courants de pensée, que l’on peut examiner sur trois périodes, pour être plus clair.

1) avant et pendant la première internationale

1864-1876 : la Première Internationale :

Elle naît de l’entente entre les deux classes ouvrières les plus évoluées d’Europe, l’anglaise et la française. Des contacts sont pris par la délégation française (Tolain, un ouvrier cise1eur proudhonien) lors de l’Exposition Universelle de Londres en 1862. Fondée le 28 septembre 1864 elle réunit :

–  les syndicats britanniques, les trade-unions ;
–  des émigrés politiques (hongrois, polonais, italiens. allemands, Karl Marx)
–  l’association des travailleurs allemands qui vient de se fonder (Lasalle) ;
–  les proudhoniens français (Tolain).

Sur Proudhon :

Dans ses premiers travaux, Proudhon analyse la nature et les problèmes d’une économie capitaliste. Bien que profondément critique du capitalisme, il objecte aussi aux socialistes contemporains qui idolâtrent le collectivisme. Dans des séries de commentaires, de Qu’est ce que la propriété ? (1840) jusqu’au posthume Théorie de la propriété (1863-64), il déclara d’abord que « la propriété c’est le vol », mais affirma in fine que « la propriété, c’est la liberté ». Il expliqua alors que quand il disait que la propriété est du vol, il avait été compris à contre-sens : il désignait en fait les seuls propriétaires terriens oisifs qui, d’après lui, volent les profits aux travailleurs. Plus généralement, il parlait des personnes qui tirent un revenu sans travailler. Dans Théorie de la propriété, il affirme que la « propriété est la seule force qui puisse servir de contre-poids à l’État ». Ainsi, « Proudhon pouvait maintenir l’idée de propriété comme vol et en même temps en offrir une nouvelle définition comme liberté. Il y a possibilité perpétuelle d’abus, d’exploitation qui produit le vol. Mais simultanément la propriété est une création spontanée de la société et une défense contre le pouvoir insatiable de l’État. » Ainsi la propriété est la principale des contradictions éternelles qui explique la société.

En soutenant que la propriété est essentielle à la liberté, Proudhon renvoie non seulement au produit du travail de l’individu mais aussi au foyer du paysan ou de l’artisan, aux instruments de son commerce et au revenu qu’il perçoit de la vente de ses marchandises. Pour Proudhon – à la suite de Locke – la seule source légitime de propriété est le travail. Ce que chacun produit est sa propriété et rien d’autre. Il peut être considéré comme un socialiste libertaire puisqu’il plaida pour l’auto-gestion du travailleur et argua contre la possession capitaliste des moyens de production. Cependant, il rejeta la possession des produits du travail par la société. Proudhon exposait de nombreux arguments pour ne pas conférer des droits à la terre et au capital, arguments comprenant des raisons fondées sur la morale, l’économie, la politique et la liberté individuelle. Un de ses arguments était que de tels droits permettaient le profit, qui menait à son tour à l’instabilité sociale et à la guerre par la création de cycles d’endettement qui au final rendaient impossible le remboursement par le travail. Un autre argument était que cela produisait le « despotisme » et transformait les travailleurs en salariés sujets à l’autorité d’un chef.

Proudhon s’oppose au fond autant à la propriété collective qu’à la propriété individuelle. Il les dénonce toutes deux, quoique abandonnant finalement sa défense de la « possession » contre la « propriété » et justifiant cette dernière comme un mal nécessaire. Dans Théorie de la propriété, il maintient : « Or, en 1840, j’ai nié carrément le droit de propriété… pour le groupe comme pour l’individu, pour la nation comme pour le citoyen » mais ensuite il expose sa nouvelle théorie de la propriété. « La propriété est la plus grande force révolutionnaire qui existe et qui se puisse opposer au pouvoir » et « servir de contre-poids à la puissance publique, balancer l’État, par ce moyen assurer la liberté individuelle ; telle sera donc, dans le système politique, la fonction principale de la propriété. » (Théorie de la propriété). Cependant, bien qu’il soutienne maintenant la propriété de la terre (incluant le droit à l’héritage), il croit encore que la « propriété » devrait être distribuée plus égalitairement et limitée en taille afin qu’elle soit utilisée réellement par les individus, les familles et les associations de travailleurs. (Théorie de la propriété) Il supporte le droit d’héritage, défendu « comme un des fondements de la famille et de la société ». (Steward Edwards, Introduction to Selected Writings of P.J. Proudhon) Il refuse cependant de l’étendre au-delà des possessions personnelles arguant que sous la loi de l’association, la transmission de la richesse ne s’applique pas aux instruments de travail

Deux grandes idées :

le socialisme « par le haut » (Marx) et le socialisme « par le bas » (Owen, Proudhon), ou si on veut entre une tendance autoritaire et une tendance anti-autoritaire. Cette lutte intestine fut d’ailleurs la raison de l’échec de la première internationale, bien avant sa dissolution en 1878. Son échec est dû à des luttes entre marxistes et anarchistes, mais elle a répandu un certain nombre de principes communs. En cristallisant les aspirations de la classe ouvrière, elle a établi un début d’unité dans les consciences qui permet le développement du socialisme.

Les premiers sont révolutionnaires, les seconds ouvriers bientôt qualifiés d’anarchistes. Après Proudhon, c’est Bakhounine qui prend le relais  contre les marxistes. Bakounine a toujours donné la première place à la lutte et n’a jamais pris le temps d’écrire une œuvre. Ses textes ont toujours été conçus dans l’urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Ils sont écrits au fil de la pensée et partent dans des digressions qui prennent au final plus de place que le propos initial. Bakounine n’a pratiquement jamais terminé un texte. Ceux qui ont été publiés ont souvent été remaniés (par James Guillaume notamment) et beaucoup d’inédits ont été perdus après son décès. La pensée politique et philosophique de Bakounine n’en garde pas moins une forte cohérence.

L’idée centrale chez Bakounine est la liberté, le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix. Pour lui, à la différence des penseurs des Lumières et de la Révolution française, la liberté n’est pas une affaire individuelle mais une question sociale. Ainsi, dans Dieu et l’État, il réfute Jean-Jacques Rousseau : le bon sauvage, qui aliène sa liberté à partir du moment où il vit en société, n’a jamais existé. Au contraire, c’est le fait social qui crée la liberté : « La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. » La véritable liberté n’est pas possible sans l’égalité de fait (économique, politique et sociale). La liberté et l’égalité ne peuvent se trouver qu’en dehors de l’existence d’un Dieu extérieur au monde ou d’un État extérieur au peuple. L’État, le Capital et Dieu sont les obstacles à abattre.

L’hostilité de Bakounine (et bien sûr de l’ensemble des anarchistes) envers l’État est définitive. Il ne croit pas qu’il soit possible de se servir de l’État pour mener à bien la révolution et abolir les classes sociales. L’État, y compris s’il s’agit d’un État ouvrier, y compris s’il s’agit du gouvernement des savants ou des « hommes de génie couronnés de vertu », comme il l’écrit au cours de sa polémique contre Mazzini, est un système de domination qui crée en permanence ses élites et ses privilèges. Le pouvoir étatique est forcément utilisé contre le prolétariat dans la mesure où celui-ci ne peut pas administrer tout entière l’infrastructure étatique et doit déléguer cette gestion à une bureaucratie. La formation d’une « bureaucratie rouge » lui semble donc inévitable. L’athéisme de Bakounine trouve lui aussi sa base dans la recherche de la liberté pour l’humanité : « Dieu est, donc l’homme est esclave. L’homme est libre, donc il n’y a point de Dieu. Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant, choisissons. »

Un autre aspect important de la pensée de Bakounine concerne l’action révolutionnaire. A la différence de certains marxistes qui préconisent l’intervention d’une avant-garde (le Parti, par exemple) devant guider la masse populaire sur le chemin de la révolution, l’organisation bakouninienne, même si elle est secrète, se donne uniquement le droit de soutenir la révolte, de l’encourager, en favorisant l’auto-organisation à la base. Cette conception n’est pas très différente de celle défendue plus tard par les anarcho-syndicalistes au sein d’organisations de masse. Si les marxistes attribuent au prolétariat le rôle de seule classe révolutionnaire, lui opposant une paysannerie par essence réactionnaire, Bakounine estime au contraire que seule l’union entre les mondes rural et industriel est riche de potentialités révolutionnaires, la révolte anti-étatique de la paysannerie trouvant sa complémentarité dans l’esprit de discipline des ouvriers.

À la genèse de l’anarchisme politique, on trouve les travaux pionniers de William Godwin : en 1793, il publie Enquête sur la justice politique et son influence sur la morale et le bonheur, œuvre largement inspirée par la Révolution française. Il y propose une critique radicale de la société et de toutes les formes de gouvernements qui empêchent l’épanouissement des individus, et qui les mènent à leur corruption. Les travaux de Bakounine sont aujourd’hui une référence importante du socialisme libertaire.

Le socialisme libertaire ou anarchisme sociétaire , porte la critique du socialisme autoritaire et hiérarchique , comme il porte la critique de l’étatisme.

2) la deuxième internationale

Des origines à 1923

L’Internationale ouvrière fut fondée, à l’initiative notamment de Friedrich Engels, par les partis socialistes d’Europe lors du Congrès de Paris en juillet 1889 ; elle est aussi connue sous le nom de Deuxième Internationale, ou Internationale Socialiste.

Certains anarchistes furent présents à ce congrès, réclamant le groupement des travailleurs en lutte essentiellement sur le terrain économique, et rejetant la division politique, mais ils en furent exclus pour les raisons de divergence tactique claires. Se fondant, comme la Première Internationale, sur le constat de la lutte des classes, la Deuxième Internationale milite jusqu’au début du XXe siècle sur les bases du marxisme. Mais certains courants se développent à la droite de l’Internationale, prêchant l’abandon du principe selon lequel « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (principe révolutionnaire qui était celui de la Première Internationale) et recommandant de privilégier le parlementarisme et le réformisme. En 1904, le congrès donne cependant raison au révolutionnaire Jules Guesde contre le « réformiste » Jean Jaurès, choix inverse de celui des élections qui donnent 31 députés à Jaurès et 12 à Guesde.

Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les leaders socialistes (à l’exception des Russes et des Serbes), votèrent les crédits militaires demandés par les gouvernements. Les militants fidèles à l’internationalisme et au pacifisme dénoncent ce reniement de la majorité, et militent contre la guerre – ce qui leur vaut souvent d’être exclus de la Deuxième Internationale (c’est le cas par exemple de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht en Allemagne). Ces militants hostiles à la guerre seront, pour certains, plus tard appelés « communistes », par opposition à leurs ex-camarades socialistes. Durant le conflit, deux conférences, celle de Zimmerwald et surtout celle de Kienthal, ont réuni les militants de la gauche de l’Internationale, parfois exclus, pour s’opposer à la guerre et aux dirigeants socialistes la soutenant.Suite à la Révolution russe, de nombreux socialistes quittent la Deuxième Internationale pour rallier la Troisième Internationale fondée par les bolcheviks en 1919, et comportant déjà diverses organisations communistes (notamment les spartakistes allemands exclus pendant la guerre du SPD).D’autres vont former l’Union des partis socialistes pour l’action internationale, connu sous le nom d’Union de Vienne ou Internationale Deux et demie. En 1923, les derniers partis membre de l’Internationale ouvrière se rassembleront avec ceux de l’Union de Vienne pour former l’Internationale ouvrière socialiste.

Le socialisme réformiste et la social-démocratie

La social-démocratie est historiquement issue du marxisme, même si les affiliations philosophiques et idéologiques avec ce courant ont été rompues. La social-démocratie se reconnait dans le parlementarisme et propose des candidats aux élections. La social-démocratie a dans un premier temps, à l’époque de la première guerre mondiale, renoncé au socialisme révolutionnaire pour se convertir au « socialisme réformiste ». Elle a ensuite progressivement, des années 1950 à 1980, renoncé également à ce socialisme dit réformiste, qui gardait l’objectif du dépassement du capitalisme, de l’avènement d’une société socialiste et de l’appropriation collective des moyens de production. Ce socialisme réformiste était à opposer aux révolutionnaires, partisans d’une prise du pouvoir par le prolétariat organisé. Les réformistes défendaient l’appui sur les groupes parlementaires organisés et sur la démocratie représentative (Jean Jaurès). L’existence progressive d’institutions libérales et démocratiques voulues par les forces du centre-gauche (démocrates, libéraux et radicaux-socialistes) a largement influencé ses orientations. L’avènement de la social-démocratie en tant qu’idéologie identifiée s’est fait réellement avec la première guerre mondiale et la scission avec les adversaires de la guerre, désormais dénommés « communistes », qui se sont regroupés pour la majorité au sein de la Troisième Internationale de Lénine à partir de 1919.

La social-démocratie se revendique des principes du « socialisme démocratique » telles que fixés par l’Internationale socialiste rétablie en 1951 au Congrès de Francfort. Les modes différents d’organisation du parti et les traditions politiques propres à chaque pays ou zone géographique font que ces partis prennent le nom de travaillistes dans les régions à dominante anglo-saxonne, où ce sont les groupements ouvriers qui ont fondé le parti qui les représenterait au parlement, de sociaux-démocrates dans les pays de tradition scandinave ou germanique, où le parti s’est érigé en centre de gravité d’une véritable contre-société ouvrière et de socialistes dans les régions à culture latine ou à majorité rurale où le rôle du socialisme municipal est important. Il est très important de noter que l’évolution sémantique fait que l’on utilise de plus en plus le terme « social-démocratie » pour dénommer le socialisme majoritaire. Cette modification de l’appellation surgit à l’heure de la construction européenne et d’une volonté pour les partis socialistes européens de se forger une identité commune, démarche très largement influencée par les modèles allemands et suédois. Le terme social-démocratie s’accompagne souvent d’une certaine connotation « moderniste » qui vise à rompre définitivement tout lien avec le marxisme et à mener une politique dite réaliste ou d’accompagnement, marquée par une culture de gouvernement pour la France où le terme social-démocrate a toujours désigné couramment la gauche non-marxiste et pour quelques pays d’Europe centrale où le mot « socialiste » a tendance à rappeler les anciennes républiques dites communistes. L’emploi du terme « social-démocrate » doit être cependant manipulé avec précaution, d’autant plus qu’il désigne toujours au Portugal des forces politiques de centre-droit.

En Belgique, le syndicaliste André Renard a donné son nom à une pratique singulière et radicale du socialisme et de l’action syndicale liée au régionalisme wallon mais qu’il subordonne au combat syndical, appelé renardisme.

La social-démocratie déclare se fixer pour objectif la formation d’une société fondée sur les idéaux démocratiques et sur l’égalité de tous les citoyens.

Chaque individu doit pouvoir être libre dans son épanouissement, dans ses choix, dans ses décisions tout comme il doit impérativement pouvoir peser à tous les niveaux de la société dans laquelle il vit. La liberté conjugue deux aspects : celui de ne subir aucune oppression et contrainte extérieure comme la faim, l’ignorance et la peur de l’avenir et celui de pouvoir s’engager et participer aux prises de décisions qui engagent la collectivité. La liberté des citoyens suppose leur égalité. L’égalité impliquant que chaque personne peut justement s’impliquer dans les choix de la société et décider de sa propre vie en dépit des conditions sociales et familiales dont il est issu. L’égalité suppose le droit de faire des choix et de suivre des trajectoires différentes, sans que ces différences ne mènent à une subordination dans la vie quotidienne et dans la société.

La liberté et l’égalité sont à la fois liées aux droits des individus et aux solutions collectives de réalisation d’objectifs conformes à l’intérêt général. L’homme est un être social qui se développe et s’épanouit au contact d’autrui, et des pans entiers de ce qui détermine le bien-être individuel ne peuvent être créés que dans le cadre d’une action commune. Cet intérêt commun supposant la solidarité, sentiment communautaire découlant de la prise de conscience de notre interdépendance.

La société que visent les sociaux-démocrates est une société fondée sur l’action commune, dans le respect et le souci des autres. Tout citoyen doit avoir les mêmes droits et les mêmes possibilités de contribuer aux solutions, tout citoyen a le même devoir d’en assumer la responsabilité. La solidarité n’exclut pas l’épanouissement individuel mais est profondément incompatible avec l’égoïsme qui permet d’exploiter les autres au nom d’un intérêt personnel.

Pour eux, tout pouvoir doit se fonder sur la communauté des personnes qui constitue la société, les intérêts économiques n’ayant pas à poser des limites à la démocratie : la démocratie a toujours le droit de tracer le cadre économique et de fixer les limites du marché. Les sociaux-démocrates doivent mettre en place une organisation sociale où citoyens et individus doivent pouvoir peser sur les décisions collectives. Chaque citoyen, en tant que salarié ou consommateur doit avoir le droit d’exercer une influence sur l’agencement et la répartition de la production, l’organisation et les conditions du travail. Ces valeurs démocratiques doivent ainsi régir tous les niveaux de la société pour que celle-ci soit organisée sans rapport de domination ou de soumission, sans différences de classes, sans préjugés ou discriminations

Les autres socialismes : Idées du socialisme chrétien

Le socialisme chrétien tire sa source du message de Jésus Christ dans les évangiles, en particulier le sermon sur la montagne. Il se base sur l’idée d’égalité entre hommes (égalité des âmes), la fraternité entre hommes (tous frères car « fils de Dieu ») et la dignité humaine (les hommes sont faits « à l’image de Dieu »). Il prône en particulier un certain détachement personnel des richesses et plaisirs matériels (accusés de détourner l’homme du Bien) et l’aide aux plus pauvres et persécutés.

Le socialisme chrétien s’exprime principalement à travers deux courants :

* un courant réformiste qui compte sur la réformes de la société sous l’égide de l’État. Une fois levée (principalement au sein de la lutte commune contre le fascime) une certaine défiance réciproque entre chrétiens et socialisme, ce courant s’est fondu dans la social-démocratie.

* un courant associationniste, hérité des socialismes utopiques, qui compte plus sur l’action de la société civile (associations, syndicats) voire la mise en place d’un système économique alternatif par l’initiative des citoyens (coopératives, expériences communautaires et autogestion, systèmes d’échanges locaux).

Les mouvements du socialisme chrétien

Des tentatives « socialistes » (le mot socialiste est difficile à définir avant la formation d’une économie capitaliste) peuvent être relevées dans des mouvements chrétiens dissidents combattus par l’Église au moyen âge et à la Renaissance, mais aussi dans certains ordres mendiants intégrés dans l’Église catholique, en particulier les franciscains. La colonisation de l’Amérique latine par l’Espagne catholique permet à l’ordre des Jésuites de tenter une expérience socialiste souvent considérée comme précurseur du socialisme utopique : la mission jésuite du Paraguay aux XVIIe et XVIIIe siècles.

A la fin XVIIIe et au début XIXe siècle, deux évènements majeurs vont entraîner la formation de courants sociaux chrétiens. La Révolution française va aligner la position de l’Église catholique sur une ligne conservatrice contre-révolutionnaire (sauf des exceptions telle celle du « curé rouge » Jacques Roux). En revanche, l’émergence de l’économie capitaliste entraîne l’Église catholique à contester le capitalisme sur une base théologique (le rejet du matérialisme) et pratique (la dénonciation des conséquences du capitalisme sur la condition ouvrière).

Naît alors, dans les années 1820-1830, le courant chrétien social (catholicisme social et protestantisme social) qui, souvent s’oppose aussi bien au libéralisme politique qu’au libéralisme économique. En France, la position la plus avancée du mouvement catholiques social est représentée par le socialiste romantique Félicité de Lammenais (qui accepte l’héritage de 1789 et sera élu député en 1848) et la revue L’Avenir (fondée en 1830 avec Henri Lacordaire et le comte de Montalembert) condamnée par le Pape en 1832. Puis par la revue L’Ère nouvelle, de l’abbé Maret, Frédéric Ozanam (fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul en 1833) et Lacordaire (et aussi Buchez), qui réclame une prise en compte de la misère sociale. Sans oublier la célèbre enquête sociale d’Alban de Villeneuve-Bargemont. Ils établissent une doctrine catholique sociale pour laquelle la charité ne résoudra pas seule le problème social, dont la solution passe aussi par des réformes de fond qui intégrant l’humanisme chrétien au cour du monde du travail (droit d’association, droit de grève, salaire minimum, etc.).

Se développe aussi un véritable courant socialiste chrétien (qui accepte pleinement la démocratie) se développe également (Philippe Buchez, fondateur en 1840 de L’Atelier (1840-1850), premier journal ouvrier, Pierre Leroux, le fouriériste catholique Louis Rousseau), classiquement classé au sein des socialismes utopiques, et qui s’exprimera pendant la Révolution de 1848, brève période de réconciliation de l’Église catholique et du prolétariat ouvrier. Ce courant influencera notamment des écrivains tels que George Sand ou Dostoievski.

Politiquement coincée entre la condamnation des théories politiques nouvelles par le Pape (le Syllabus en 1864) et un mouvement socialiste européen de plus en plus révolutionnaire et structuré par le marxisme (après 1870), la nouvelle génération de chrétiens sociaux représentée par Armand de Melun, Léon Harmel ou Albert de Mun et ses cercles catholiques ouvriers, prône moins un socialisme que des réformes sociales (une position proche de celle d’actuelle social-démocratie). Les chrétiens sociaux vont cependant demeurer longtemps suspects aux yeux des socialistes révolutionnaires ne serait-ce qu’en raison de l’origine souvent royaliste légitimiste de ce courant, de nostalgies du temps pré-capitaliste et de certains accents paternalistes : l’Action française, dont était membre René de La Tour du Pin, l’auteur de Vers un ordre social chrétien, prendra un tournant monarchiste avec l’influence de Charles Maurras en 1900. Il y eut cependant des liens entre les monarchistes et certains socialistes révolutionnaires, notamment à La Guerre sociale, le journal de Gustave Hervé.

En 1891, le Pape Léon XIII publie l’encyclique Rerum novarum qui reconnaît notamment (en exergue) la notion de juste salaire et la nécessité de réformes, qui donnera naissance au courant démocrate-chrétien, pouvant pendre des formes sociales comme des formes libérales. D’où un foisonnement d’initiatives et d’associations telle la Ligue du Coin de terre et du foyer créée en 1896 par l’abbé Lemire. Sous sa forme sociale puis progressivement socialiste, le mouvement est incarnée en France par Le Sillon de Marc Sangnier (1894), condamné par le Pape en 1910 et transformé en mouvement Jeune République (1912), qui soutiendra le Front Populaire en 1936. En revanche, les chrétiens déclarés sont peu nombreux dans le mouvement socialiste compte tenu de la tradition laïque du mouvement républicain. Il ne sont cependant pas totalement absents, à l’image de Charles Péguy. Le courant socialiste chrétien est fort en Grande-Bretagne et en Allemagne, avec notamment monseigneur Ketteler qui, en 1864, condamne la loi d’airain du salaire et défend des associations ouvrières proches de syndicats (dans La question ouvrière et le socialisme). Au XXe siècle, l’effort de reconquête du monde ouvrier par l’Église catholique à travers le syndicalisme (en France, la CFTC créée en 1919), la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), puis le mouvement des prêtres ouvriers amènent à développer un véritable courant socialiste chrétien. La lutte commune au sein de mouvements de résistance antifascistes (en France, Italie, Allemagne notamment) entre chrétiens, socialistes et communistes ouvrent la voie à des synthèses plus audacieuses.

En France, ce sont, dans les années 1950, les chrétiens « compagnons de route » du Parti communiste français ; Emmanuel Mounier, la revue Esprit (fondée en 1932) et le mouvement personnaliste inspiré par un socialisme idéaliste la Péguy ; la revue Témoignage chrétien ; L’association La Vie Nouvelle, la théologie de la libération née en Amérique latine d’une synthèse entre marxisme et christianisme. Puis, en France, la participation des chrétiens à la « Nouvelle gauche » représentée par le PSU (avec par exemple la figure d’André Philip), à travers notamment la CFDT (créée en 1964 la majorité de la CFTC), les mouvements spécialisés (JAC, CNJA, JOC), des expériences autogestionnaires (telle celle de Marcel Barbu, candidat à l’élection présidentielle de 1965) ouvrent la voie à la participation de nombreux chrétiens au mouvement de mai 1968 et aux nouvelles formes de luttes pour la transformation de la société (féminisme, écologie, pacifisme avec l’exemple de Lanza del Vasto, etc.). Actuellement, en France, le socialisme chrétien s’exprime avant tout à travers des chrétiens socialistes (des individus engagés au sein du mouvement socialiste), tels Michel Rocard et Jacques Delors, pour qui la religion a joué un grand rôle dans son engagement. Le président vénézuélien Hugo Chavez se réclamait également du socialisme chrétien : « Je suis chrétien et je pense que le socialisme doit se nourrir des courants les plus authentiques du christianisme. »

3) la troisième internationale

Le 4 août 1914, alors que la Grande Guerre vient d’éclater et qu’elle embrase l’Europe, les députés du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) votent les crédits de guerre au Reichstag. Exilé à Zurich, Lénine apprend avec stupeur et incrédulité le ralliement des socialistes allemands à l’Union Sacrée, allant jusqu’à croire dans un premier temps à une fausse nouvelle de journaliste.

Le plus ancien et le plus puissant parti social-démocrate d’Europe, leader de la IIe Internationale, n’est pas le seul à abandonner du jour au lendemain des années de militantisme pacifiste, au nom de la défense de la patrie « agressée ». Dans tous les pays belligérants, socialistes et syndicalistes marxistes font de même, à l’exception d’individualités et de groupes très minoritaires, ainsi que du petit parti socialiste serbe et des cinq députés sociaux-démocrates du POSDR russe, qui refusent de voter les crédits à la Douma, mais annoncent qu’ils ne tenteront pas de saboter l’effort de guerre. Partout les ouvriers (et les paysans) répondent comme un seul homme à la mobilisation générale. Le sentiment national forgé par des siècles d’histoire l’emporte sans grand mal sur la lutte des classes théorisée au XIXe siècle, démentant toutes les prévisions. C’est la faillite spectaculaire de la IIe Internationale. Ses partis-membres, impuissants à empêcher la guerre, sont maintenant divisés, et ses militants se retrouvent face-à-face dans les tranchées.

Lénine ne pardonnera jamais au SPD et aux sociaux-démocrates ce qu’il considère comme leur « trahison ». Dès la conférence de Zimmerwald (1915) et celle de Kienthal (1916), où il retrouve divers militants européens hostiles à la poursuite de la guerre, il proclame que l’Internationale de 1889 est morte à jamais, et qu’il faut donc en reconstruire une troisième. Il prône également le défaitisme révolutionnaire, et « la transformation de la guerre civile interimpérialiste en guerre révolutionnaire mondiale ». Tous les participants sont cependant loin de le suivre alors sur ces points, et en Russie, Lénine est minoritaire même parmi ses camarades du parti bolchevik.

Toutefois, rentré en Russie à la suite de la révolution de février, Lénine conduit en quelques mois les bolcheviks au pouvoir à la surprise générale (révolution d’Octobre). Il s’adresse en vain à tous les belligérants pour obtenir une paix blanche, puis conclut avec les seuls Allemands le très coûteux traité de Brest-Litovsk (mars 1918) À l’été 1918, Lénine fait prendre à sa formation le nom de Parti communiste, pour accentuer la rupture catégorique avec la social-démocratie. Internationalistes convaincus, Lénine et Trotski considèrent d’emblée que la révolution russe n’a de sens que comme premier acte d’une révolution générale dans le monde entier, et qu’elle ne survivra qu’à condition de recevoir l’aide d’autres pays socialistes. Ils comptent particulièrement sur une révolution en Allemagne, pays au potentiel économique le plus élevé d’Europe, et où la classe ouvrière est une des mieux organisées. Seuls Grigori Zinoviev et Lev Kamenev s’étaient opposés au coup de force d’Octobre en prévenant que les travailleurs européens ne bougeraient pas pour étendre la révolution russe.

De fait, les appels des Bolcheviks à ces derniers reçoivent dans l’immédiat peu d’échos concrets : grèves, mutineries et révoltes s’accroissent mais restent minoritaires jusqu’à la fin du conflit. En dépit du volontarisme léninien, la contagion révolutionnaire existe mais ne débouche pas sur un embrasement général ni en 1918 ni après.

Cependant, dans une Europe ruinée et traumatisée par l’immense carnage, Lénine gagne un prestige considérable auprès de nombreux ouvriers, paysans, intellectuels et militants. Il s’est en effet toujours résolument opposé au conflit mondial, et pour la première fois une révolution dite « marxiste » et « prolétarienne » est parvenue au pouvoir. Dès l’été 1917, des inscriptions « Vive Lénine ! » apparaissent sur des murs d’Italie ou d’Espagne, où les troubles sociaux des années 1917-1919 recevront le surnom significatif de « bienno bolchevik ».

Fascinés par « la grande lueur à l’Est » (Jules Romains), beaucoup de sympathisants de la révolution russe accordent alors peu d’importance au programme réel de la révolution d’Octobre (collectivisme agraire, régime de parti unique), ni à la dictature impitoyable que les Bolcheviks instaurent bien avant même le début de la guerre civile russe, alors qu’elle n’épargne pas les autres partis révolutionnaires ni de nombreux hommes du peuple, paysans en tête. Mais partout se diffusent les mêmes mots d’ordre très porteurs qu’en Russie, prônant la paix, la « terre aux paysans », les « usines aux ouvriers », le « pouvoir aux soviets ». Enfin, l’intervention militaire des Occidentaux, qui finissent par aider les armées blanches, choque profondément tous ceux qui refusent de voir la jeune révolution écrasée par les forces contre-révolutionnaires. Dès mars 1919, ainsi, André Marty et Charles Tillon mènent une mutinerie à bord de plusieurs navires français stationnés en mer Noire.

Des hommes, des groupes, des partis sont donc d’emblée prêts à répondre à l’appel de Lénine à constituer une IIIe Internationale. Le premier congrès se tient dès mars 1919 à Moscou, en pleine guerre civile. Mais le vrai congrès de fondation sera le deuxième, tenu à l’été 1920, en pleine euphorie de la marche sur Varsovie (guerre russo-polonaise).

IV – le défi léniniste

A – la dictature du prolétariat

Interprétations

* Définition de dictature
Le terme « dictature » fut choisi pour souligner que le capitalisme consisterait en la « dictature de la bourgeoisie », celle d’une seule classe sociale qui détient tout le pouvoir politique et économique (que ce soit sous la forme politique du régime parlementaire ou de la dictature telle qu’on l’entend aujourd’hui). Pour renverser cette classe, la classe des gens d’aucune classe – les prolétaires – devait prendre dans un premier temps tout le pouvoir, pour supprimer la division de la société en classes. Le mot dictature choque parfois aujourd’hui. Cependant, le philosophe et militant trotskiste Daniel Bensaïd souligne que « Les mots n’ont pas aujourd’hui le même sens qu’ils pouvaient avoir sous la plume de Marx. À l’époque, la dictature, dans le vocabulaire des Lumières, s’opposait à la tyrannie ; elle évoquait une vénérable institution romaine : un pouvoir d’exception délégué pour un temps limité, et non pas un pouvoir arbitraire illimité. »

* Une démocratie directe
Le concept est ainsi présenté comme se rapprochant de la démocratie directe. Il y a toutefois deux spécificités: la dictature du prolétariat nécessite une révolution prolétarienne préalable qui passe par la prise du pouvoir populaire. D’autre part, le pouvoir serait la propriété d’une seule classe sociale, d’où un problème de discrimination.

* La Commune de Paris de 1871
Friedrich Engels juge la Commune de Paris comme une application de la dictature du prolétariat. Ainsi, avec cet exemple, cette « dictature » se présenterait comme organisée de façon démocratique avec des élus mandatés au suffrage universel et révocables.

La question des régimes léninistes

La constitution de la Russie (future Union soviétique), en 1918, s’est revendiquée comme étant une application pratique de la dictature du prolétariat. Toutefois, ce terme sera enlevé dans la constitution révisée de 1936. La position soviétique a longtemps été défendue par les principaux partis se réclamant du communisme à travers le monde (car financés par l’URSS). Cette position a été affaiblie par les révélation du rapport Khrouchtchev en 1956, entraînant la multiplication des positions communistes critiques dans les années 1960-1970. Très tôt cependant, des théoriciens et militants des divers courants marxistes ont considéré que l’utilisation par Lénine puis par Staline du concept de « dictature du prolétariat » constituait en fait une trahison de Marx et une propagande contraire à la réalité. Ils ont affirmé dès sa création que l’URSS n’était ni une dictature du prolétariat, ni un « État socialiste », mais une dictature sur le prolétariat, le terme capitalisme d’État étant également employé.

L’historien et militant Boris Souvarine, opposant au stalinisme depuis les années 1920, estime ainsi que « Marx et Engels l’entendaient dans un sens absolument contraire à celui qu’il acquiert dans le léninisme, puis dans le stalinisme. (..) , si l’on s’y réfère, contredit entièrement l’interprétation arbitraire incluse dans le léninisme et transmise dans le stalinisme»

La marxiste révolutionnaire Rosa Luxemburg écrit dès septembre 1918 que le pouvoir bolchevik est « une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois ».En 1920, lors du Congrès de Tours, le marxiste réformiste Léon Blum se prononce pour la dictature du prolétariat, mais qualifie la politique léniniste de « dictature sur le prolétariat ». Les communistes de conseils allemands (marxistes révolutionnaires) font de même dans les années 1920. Le Cercle communiste démocratique dénonce en 1931 la « dictature sur le prolétariat » en URSS.

Pour le Groupe des Communistes Internationaux (néerlandais) : « Ce qui existe en Russie est un capitalisme d’État. Ceux qui se réclament du communisme doivent aussi attaquer ce capitalisme d’État ».

Ces analyses sont corroborées par celles des marxistes mencheviks en exil : Salomon Schwarz dénonce le capitalisme d’État en URSS ; Théodore Dan parle de « dictature jacobine du bolchévisme » qui « n’est pas une dictature de la classe ouvrière », ainsi que de « capitalisme industriel d’État », qui selon lui « contredit d’une façon si évidente la doctrine de Marx ».

Ces analyses sont confirmées par la suite par ces différents courants, et sont rejointes dans les années 1960 par de nouveaux courants marxistes comme l’Internationale situationniste.

B – Conséquences sur le mouvement ouvrier

Si la Première Guerre mondiale fut l’échec de la deuxième internationale, la Révolution russe fut l’espoir d’un monde meilleur, pacifique, sans guerre.Dans quelques pays d’Europe ou la social démocratie avant guerre était forte, ces deux événements vont avoir une portée retentissante. Notamment en France, en Allemagne, en Italie.En Italie, face à la menace des faisceaux de combat de Mussolini, les forces de gauche réagissent. Toutefois cette réaction est celle de la division. En effet, les réformistes voient dans les squdristi qu’une forme nouvelle de l’expression du pouvoir bourgeois libéral (en ce sens, d’ailleurs, c’est parfaitement compris, comme le dit Paxton)

Les passions mobilisatrices qui soudent une tribu fasciste à son chef sont les suivantes :

• la primauté de la communauté, envers laquelle les devoirs sont supérieurs à tout droit, soit universel, soit individuel ;
• un sentiment que la communauté est victime, qui justifie tout recours contre ses ennemis, intérieurs autant qu’extérieurs ;
• un pressentiment de décadence de la communauté, minée par la gauche individualiste et cosmopolite ;
• comme remède à cette décadence, l’encadrement de la population en un fascio, ou faisceau, où l’unité des âmes est forgée par une conviction commune, si c’est possible, et par la force si c’est nécessaire ;
• un sens de l’identité où la grandeur de la communauté vient renforcer l’identité individuelle ;
• l’autorité du chef, seule structure politique capable d’incarner le destin de la communauté ;
• la beauté de la violence et de la volonté, quand elles sont dévouées au succès de la communauté dans une lutte darwinienne.

C’est pourquoi il n’y a pas de rapprochement avec la gauche de la gauche : on attend que l’orage passe (cf Winock). C’est la m^me chose en Allemagne après 1929. A noter que pour les 2 pays, nous ne sommes pas en situation de démocratie ancienne, comme en rance, aux USA ou en Angleterre. Pourtant dans ces pays les fascismes ont existé, mais ne sont jamais parvenus au pouvoir, car les conservateurs n’ont pas eu besoin de faire appel à eux : ils ne se sentaient pas menacés. Ainsi peut on voir en France et en Angleterre :

1. 1929-1934 : l’isolement du communisme et la montée du fascisme

• Une double perspective comparative et le débat historiographique Furet-Nolte
• La montée du fascisme
• Le communisme s’enferme dans une attitude révolutionnaire qui le marginalise
• Un ennemi commun, la démocratie libérale

2. 1934 : l’année tournant

• A la radicalisation du fascisme
• Répond l’assouplissement du communisme

3. 1934-1939 : le reflux du fascisme et la percée communiste

• Une augmentation de l’influence du communisme en France et en Grande-Bretagne, mais à des degrés très différents
• Le fascisme marginalisé ?
• L’attachement à la démocratie empêche le fascisme ou le communisme d’accéder au gouvernement

Ailleurs, les démocraties libérales sont restées/devenues faibles et face à la menace d’une révolution socialiste mondiale, bien souvent, les populations firent le choix de l’extrème droite, à tout le moins en Europe occidentale. Et il faut attendre la guerre ou sa menace directe pour que Socialistes et Communistes se rejoignent, à partir de 1941 et la véritable mise en place d’une lutte antifasciste.

A partir de 1947, la période de guerre froide a vu s’opposer 2 blocs, mais aussi les socialismes et les communismes. Or cette guerre froide c’est aussi une guerre idéologique à gauche : 1947 est une année de rupture et face à la constatation amère que Staline avait réussi à mettre en place un glacis autour de l’URSS, les socialistes occidentaux n’eurent d’autre choix que de soutenir l’OTAN, ce qui d’ailleurs affaiblit considérablement la gauche gouvernementale et le centre gauche pour permettre un retour de la droite au pouvoir. Après la mort de Staline et surtout les révélations de 1956, le modèle communiste ne fait plus rêver, les dynamiques sont cassées. Or dans l’affrontement est-ouest, il n’y avait pas de place pour tenter une troisième voix, socialiste, originale, sauf peut être en Yougoslavie, en Chine, en Amérique Latine, en Asie du sud est : bref dans ce que l’on a nommé le mouvement non aligné.

Aujourd’hui vainqueurs des communistes, les socialistes se retrouvent seuls face à une droite libérale et néolibérale décomplexée. Et on n’est pas sûr qu’ils aient réellement quelque chose de neuf à apporter.

Orientation bibliographique et sources utilisées

Michel Winock, Le socialisme en France et en Europe XIX – XX siècle, Seuil, 1193
Stéphane Courtois, Dictionnaire du communisme, Éditions Larousse, Paris, 2007
Stéphane Courtois,  Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, Paris, 1997
Robert O. Paxton Les fascismes – Essai d’histoire comparée XVIe Conférence Marc-Bloch, 13 juin 1994 EHSS, Paris 1994

http://www.collectif-smolny.org/mot.php3?id_mot=104
http://www.europe-politique.eu/internationale-socialiste.htm
http://www.europe-politique.eu/internationale-communiste.htm
http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=106
http://fr.wikipedia.org/wiki/

* Communisme
* Mouvement communiste international
* Parti communiste français
* Internationale syndicale rouge (Profintern, pendant syndical de l’IC)
* Association juridique internationale (AJI)
* Pacte antikomintern
* Association internationale des travailleurs (Première Internationale)
* Internationale ouvrière (Deuxième Internationale)
* Union des partis socialistes pour l’action internationale (Internationale « deux et demi »)
* Internationale Communiste ouvrière
* Opposition communiste internationale
* Centre marxiste révolutionnaire international
* Quatrième Internationale