Religion et société aux États-Unis depuis les années 1890

I – La très grande diversité religieuse des populations aux États-Unis

1. Un protestantisme traditionnellement dominant

Le protestantisme est la religion majoritaire (plus de 50%) des populations américaines. Toutefois il n’y a pas qu’un protestantisme. En effet et depuis les origines de cette religion les Eglises sont multiples et variées. Ces groupes à l’intérieur des religions ne sont pas cloisonnés : chacun est libre de choisir son appartenance, sa « dénomination ». Ceci n’est pas spécifique aux Etats Unis. Il faut rechercher l’origine de ces dénominations dès le XVIIème siècle dans le protestantisme calviniste anglais que les immigrants ont apporté avec eux. Ainsi l’Eglise anglicane se trouve-t-elle en Virginie, à Jamestown dès 1606 et donne naissance au nouveau monde à l’Eglise épiscopalienne.

En 1620, 102 calvinistes « puritains » quittent l’Angleterre à bord du Mayflower. A cause du mauvais temps les passagers décidèrent d’aborder les rivages de l’Amérique au cap Cod (sur le site de la ville de Provincetown dans le Massachusetts), le 11 novembre 1620, et non sur les bords du fleuve Hudson, but initial du voyage.

Parmi les occupants du bateau se trouvaient donc trente-cinq dissidents anglais, des Pères pèlerins, très pieux, fuyant les persécutions de Jacques Ier et à la recherche d’un lieu pour pratiquer librement leur religion ; ainsi que soixante-sept « étrangers ». La plupart des passagers venaient de milieux modestes (petits fermiers, artisans…) et adhéraient aux principes puritains. Dans ce groupe, certains étaient des « serfs engagés ». Ce type de contrat d’une durée de 36 mois à 5 ou 7 ans généralement. Ce contrat de servitude temporaire engageait une personne à travailler pour une durée limitée sur les terres d’un colon en échange de son voyage et de l’obtention d’une terre en pleine propriété au terme du contrat. Or, puisque le navire n’allait plus sur les rives de l’Hudson mais dans l’actuel Massachusets, les engagés du Mayflower ont estimé le contrat rompu et proclamé leur statut d’hommes libres. Pour éviter que cela ne dégénère, les pères pèlerins signèrent entre eux une déclaration organisant la gestion de la nouvelle colonie de Plymouth qu’ils venaient de fonder, lequel texte est considéré comme le premier texte constitutionnel américain.

La transcription de ce texte est la suivante :

 « Au nom de Dieu, amen. Nous soussignés, loyaux sujets de notre respecté souverain Jacques, par la grâce de Dieu Roi de Grande-Bretagne, de France et d’Irlande, défenseur de la foi, etc ».

« Ayant entrepris, pour la gloire de Dieu, pour la propagation de la foi chrétienne, et l’honneur de notre roi et de notre pays, un voyage pour implanter la Première Colonie dans les régions septentrionales de Virginie, par la présente, nous convenons solennellement ensemble, devant Dieu et devant chacun d’entre nous, de nous constituer en un corps politique civil, pour notre administration et sauvegarde et par delà, aux fins susdites ; et en vertu de cela de nous conformer, de décider et de concevoir à l’occasion des lois, ordonnances, actes, décrets et obligations, aussi justes et équitables qu’il semblera à propos et convenable d’adopter pour le bien public de la Colonie, et auxquelles nous promettons toute la soumission et l’obéissance requises. En témoignage de quoi nous avons ci-dessous apposés nos noms à Cape Cod, ce 11 novembre du règne de notre souverain seigneur Jacques, dix-huitième roi d’Angleterre, de France et d’Irlande, et cinquante-quatrième roi d’Écosse. Anno Domini 1620. »

Les premières lois ont alors été celle de l’Ancien Testament, ce qui a donné à la colonie un caractère très rigoriste : flagellation des adultères, interdiction des cheveux longs, des amusements le dimanche, des chevaux de course, etc.). Ces premiers américains  sont aussi marqués par un esprit égalitaire inspiré du christianisme primitif dans lequel certains voient l’origine de la démocratie américaine. Leurs Églises, congrégationaliste ou presbytérienne, sont établies dans les colonies du nord. Leurs héritiers forment aujourd’hui l’essentiel de ce que l’on appelle le protestantisme  » mainline « , regroupant 18% des Américains. Mais certains luthériens sont intégrés dans le  » mainline  » ainsi que les méthodistes.

Au XVIIIe et au XIXe siècles de nouvelles dénominations protestantes, dites évangéliques, apparaissent à la faveur de mouvements de « retour à la foi », les « réveils ». Au XVIIIe siècle, la religion avait principalement une fonction socioculturelle. Chaque État avait son Église établie qui s’alliait avec les riches et les puissants de la colonie qui dirigeaient la vie économique et politique. En retour, l’Église soutenait et légitimait le rôle et la place des élites dans la société en prêchant l’ordre civique et social, et la « volonté divine ». La religion justifiait une société sacrée hiérarchique en se basant sur les mots de Paul : « Soumettez-vous aux autorités de votre pays ». Par ailleurs, les églises anglicanes du Sud ou congrégationalistes étaient peu tournées vers l’évangélisation des populations nouvelles et des fidèles ;  leur principale fonction était celle d’assurer une forme d’ «ordre chrétien». Il renforçait le pouvoir et les ambitions des familles des planteurs et rendait dépendant les leaders anglicans de la «gentry rurale». Ainsi, la Chambre des Bourgeois de Virginie avec la loi de 1643 contrôlait l’église, ses propriétés et choisissait les ministres.

Dans les églises congrégationalistes, les ministres généralement étaient payés par la ville. De même dans les communautés quakers, la ferveur des premiers temps semblait s’éteindre ; et les membres étaient plus intéressés par les questions financières que la religion qui était censée garantir l’ordre moral.

il y eut un premier réveil en 1734 avec G.Whitefield, puis une deuxième vague en 1780. Whitefield eut un ministère étendu, en Angleterre, mais également en Amérique. Ceci s’est établi dans une grand mouvement européen beaucoup plus large, secoué par la philosophie des Lumières. Ainsi, en Europe, Zinzendorf (1700-1760) fut à l’origine du grand réveil morave de 1722. Le mouvement piétiste était marqué par un fort biblicisme. Un point central fut la « nouvelle naissance », l’expérience d’une relation personnelle avec le Seigneur. La lancée missionnaire moderne commença réellement avec les piétistes. Le piétisme représente un profond réveil spirituel d’évangélisation missionnaire. La préoccupation sociale, celle des principes éthiques et de l’éducation chrétienne en furent les autres traits caractéristiques. Des prédicateurs itinérants vont de colonies en colonies aux Ameriques. Ils réunissent des  » meeting camps  » font pleurer leur auditoire et évoquent la joie de la  » nouvelle naissance  » marquée par l’acceptation de la grâce de Dieu. À partir du milieu du XIX, à cause de l’absence d’églises d’Etat (et cela constitue une différence fondamentale avec les églises d’Europe, particulièrement avec celles de la Grande-Bretagne, où il y a une coexistence entre évangéliques et églises d’Etat) les évangéliques  représentent une force considérable, de sorte que les évangéliques forment la grande majorité du monde protestant. À cette époque environ 40% des Américains sont sensibilisés par l’évangélisme, surtout dans les États du sud et dans les nouveaux territoires de l’ouest. Leur primauté demeure (encore 26% aujourd’hui) et leur implantation a assez peu changé, ce que l’on nomme aujourd’hui la « Bible Belt ». C’est une religion très fragmentée en multiples dénominations, aux doctrines variées mais ayant gardé ce point commun partagé par les adeptes, les « born again christians ». Un point sur les Mormons. Ils apparaissent dans le même contexte : le « prophète » Joseph Smith prétend avoir découvert le Book of Mormon transcrit sur des plaquettes d’or en 1827. Sa première Eglise apparaît dans l’Etat de New York en 1830. Leurs croyances hétérodoxes et leurs pratiques (polygamie – mariage jusqu’en 1899) scandalisent et ils doivent se réfugier dans les montagnes rocheuses (territoire actuel de l’Utah) dans les années 1840. Aujourd’hui, l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, ou mormonisme, est une Église chrétienne restaurationniste dont le siège mondial se trouve à Salt Lake City dans l’Utah. Elle revendique 14 millions de membres et serait la quatrième religion aux Etats Unis. Elle se considère comme religion révélée, à l’instar du judaïsme, du christianisme originel et de l’islam.

Les Églises protestantes sont aussi divisées par la question raciale. Lorsqu’en 1896 la Cour Suprême légalisa la ségrégation, celle-ci se retrouva « naturellement » dans l’Eglise qui s’organisa selon ces nouvelles données : Églises blanches et Églises noires sont séparées. Les Églises noires, généralement évangéliques ont suivi les mouvements de migrations internes des populations noires vers le nord et les grandes villes industrielles. On y retrouve les pratiques communes aux autres églises évangéliques : spontanéité du discours avec cris de joie, chants (gospels) et danses, confessions publiques. Après la Seconde Guerre mondiale et alors que la question noire occupe la scène politique aux Etats Unis, les Eglises Noires évangéliques ont été des lieux de revendication pour l’acquisition des droits civiques. Cependant, si certains leaders de la cause noire sont des pasteurs comme Martin Luther King, devenu président de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference), une partie de la communauté noire s’est éloignée du christianisme pour par exemple se convertir à l’Islam (Nation of Islam est fondée en 1930), tant il est vrai que le christianisme a été aussi perçu comme la religion de la population blanche (WASP).

2. La diversification religieuse liée à l’immigration

L’immigration européenne va changer la donne religieuse et nombre d’adeptes d’autres religions vont s’installer aux Etats Unis.

a) l’Eglise catholique
Baltimore et le Maryland

Les premiers catholiques arrivèrent en 1634, à Sainte Marie dans le Maryland, un territoire attribué à Lord Baltimore, d’une famille aristocratique catholique anglaise.  Le père de Cecil Calvert Baltimore avait reçu une charte de Charles Ier d’Angleterre pour la nouvelle colonie du Maryland, du nom de la reine Maria Henrietta Consort. Il devint propriétaire de la colonie peu de temps après la mort de son père, le 1er baron Baltimore, qui avait voulu voir en cette charte un moyen pour fonder un refuge pour les catholiques anglais. Après bien des tensions avec les colons de Virginie, Lord Baltimore finalement réussit à faire partir son jeune frère pour le Maryland à la tête d’une expédition (l’Arche et la Colombe) de 128 passagers dans laquelle il y avait autant de protestants que de catholiques. Outre des instructions détaillées sur le gouvernement de la colonie (Baltimore avait ordonna à ses frères de se renseigner sur ceux qui avaient tenté de contrecarrer la colonie contre un certain Claiborne, par exemple), il souligna l’importance de la tolérance religieuse. Quinze années plus tard, en 1649, le Maryland adoptait la Loi sur la tolérance religieuse pour les chrétiens trinitaires (excluant les religions non-trinitaires donc). Votée le 21 Septembre par l’assemblée de la colonie du Maryland, ce fut la première loi établissant la tolérance religieuse dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord.

Louisiane, Floride : intégration des premiers  colons catholiques

Le nombre des catholiques aux États-Unis a augmenté du jour au lendemain avec l’achat de la Louisiane en 1803, le traité Adams-Onis (achat Floride) en 1819, et en 1847, avec l’incorporation des territoires du nord du Mexique vers les États-Unis (cession mexicaine ) à la fin de la guerre américano-mexicaine. Les catholiques étaient majoritaires dans ces zones et étaient là depuis des siècles et étaient pour la plupart des descendants des premiers colons, datant du 16ème et 17ème, français ou espagnols. Cependant, les catholiques américains ont augmenté le plus fortement et significativement dans la seconde moitié du 19e siècle et le début du 20e siècle en raison d’un afflux massif d’immigrants européens d’Irlande, d’Italie, d’Allemagne (surtout au sud et à l’ouest), d’Autriche-Hongrie et de l’Empire russe (en majorité des Polonais). Un nombre important de catholiques venus du Canada français au cours du XIXème siècle se sont installés en Nouvelle-Angleterre.

Immigration irlandaise

Depuis le milieu du XVIIIème siècle et jusqu’aux guerres napoléoniennes, quelques 250000 personnes avaient quitté l’Irlande pour s’installer au nouveau monde. Dans les trente ans qui suivirent, jusqu’en 1845, ce chiffre est monté à « au moins 1.000.000 voire 1.500.000 d’émigrés et peut-être » (Ó Gráda, Cormac, Ireland’s Great Famine: Interdisciplinary Perspectives, Dublin Press, 2006).  Entre 1845 et 1853, alors que la famine était responsable d’une augmentation significative de l’émigration (de 45% à près de 85% selon l’année et le comté), ce n’était pas donc pas la seule cause, même si, au plus fort de la famine, l’émigration atteignit quelques 250.000 migrants en un an seulement, avec beaucoup plus d’émigrants partant de l’ouest de l’Irlande que toute autre partie.

Les familles irlandaises n’ont pas migré en masse, c’était d’abord le fait des plus jeunes membres. Tant et si bien que l’émigration est presque devenue un rite de passage, comme en témoignent les données qui montrent que, contrairement à l’émigration semblable dans l’histoire du monde, les femmes ont émigré tout aussi souvent, tout comme au début, et dans les mêmes proportions que les hommes. L’émigrant commençait une nouvelle vie dans un nouveau pays, et envoyait des fonds (plus d’1,4 million de livres en 1851) en retour aux siens restés en Iralande, ce qui permettait alors à un second membre de partir rejoindre le premier. Au final, en 1854, entre 1,5 et 2 millions d’Irlandais avaient quitté leur pays en raison des expulsions, la famine, et les conditions de vie difficiles.  Des taux de mortalité de 30% à bord des navires-cercueils étaient monnaie courante tant il est vrai que ces Iralndais sans le sou voyageaient dans des conditions épouventables. En Amérique, la plupart irlandais devinrent citadins: avec peu d’argent, beaucoup restèrent dans les villes où ils avaient débarqué. En 1850, les Irlandais constituaient le quart de la population à Boston, Massachusetts, New York City , Philadelphie, en Pennsylvanie, et à Baltimore, dans le Maryland. En outre, les populations irlandaises étaient devenues courantes dans certaines communautés minières américaines.

Nativisme et anti-catholicisme

En 1850, les catholiques étaient devenus la première Eglise à dénomination unique aux Etats Unis. Entre 1860 et 1890, la population catholique des États-Unis a triplé grâce à l’immigration et à la fin de la période, les catholiques étaient sept millions. Cet afflux catholique donna naissance à une peur croissante de l’Eglise catholique perçue comme une « menace » par les protestants américains radicaux.

Certains mouvements politiques anti-catholiques comme les Know-Nothings, et des organisations comme l’ American Protective Association, et le Ku Klux Klan, ont été alors très actifs à tel point que les catholiques ont été fréquemment victimes de discrimination et de persécution. Les catholiques furent notamment les cibles des émeutes de Philadelphie, du Bloody Monday, des émeutes Orange à New York en 1871 et 1872, et du Ku Klux Klan : les catholiques  (comme juifs pour leur religion ou les africains d’origine à cause de la couleur de leur peau) furent molesté, lynché pour leur appartenance à une communauté irlandaise, italienne, polonaise, allemande, espagnole… Beaucoup de protestants dans le Midwest et le nord avaient étiqueté les catholiques comme «anti-américains», «papistes incapables d’une pensée libre, sans l’approbation du pape. »

En 1850, Pierce, procureur des Etats-Unis pour le l’Etat du New Hampshire présenta une résolution pour la suppression des restrictions faites aux catholiques d’occuper des postes dans l’administration dans cet état, ainsi que la suppression du cens électoral, mais ces mesures pro-catholiques soumises au vote des populations sont, sans surprise, restées sans suite. Cependant, comme le 19ème siècle progressait, l’animosité entre les protestants et les catholiques a diminué. Beaucoup d’Américains protestants avaient fini par accepter que  les catholiques n’étaient pas venus aux Etats Unis pour essayer de prendre le contrôle du gouvernement. Non seulement cela, mais par ailleurs, de nombreux immigrants catholiques d’origine irlandaise s’étaient battus aux côtés de leurs compatriotes protestants dans la guerre de Sécession, tant au nord qu’au sud.

Le climat anticatholique, entretenu par la presse, aboutit à des violences au début du XXe siècle et à la formation d’un courant politique hostile à l’immigration : le nativisme. L’enseignement de la Bible était alors au cœur de ce conflit : l’étude de la Bible dans les écoles publiques est fondée sur la version protestante et la lecture et la récitation des Dix Commandements (qui sont différents chez les juifs et protestants d’une part et les catholiques de l’autre). Les prêtres catholiques veulent alors fonder leurs propres écoles, sous le prétexte de non respect de leur croyance à l’école publique, et bénéficier des mêmes subventions que les écoles publiques. En 1876, les Républicains s’opposent aux subventions aux écoles confessionnelles (donc catholiques). La loi n’est finalement pas votée. En France comme aux États-Unis, la question de la séparation de l’Église et de l’État à l’école s’est donc bien posée. Dans les années 1890 cette querelle s’apaise et l’assimilation progressive des catholiques est en cours. Ce sont surtout des Italiens qui viennent alors renforcer le nombre de catholiques et un vote catholique émerge, au bénéfice du parti démocrate. Il a fallu néanmoins attendre le temps de la présidence de John F. Kennedy pour que les catholiques puissent commencer à vivre librement et il est resté le seul président non protestant depuis cette date. Dans les années 1960 l’arrivée d’immigrants hispaniques a renforcé la présence du catholicisme mais aujourd’hui la proportion de catholiques stagne : de nombreux immigrants hispaniques se convertissent au protestantisme.

b) Immigration juive

D’après une tradition américaine, le premier juif qui ait mis le pied sur le sol américain fut un certain Joachim Gans en 1584. D’autres diront que le premier juif était Luis de Carabajal y Cueva, un conquistador espagnol converti, qui le premier est arrivé, dans ce qui est aujourd’hui le Texas, en 1554.  D’autres encore mentionnent Salomon Franco, un marchand juif, qui, arrivé à Boston en 1649,  a reçu une «bourse» des puritains de la ville, à la condition qu’il quitte la ville vers la Hollande par le prochain navire! Plus  vérifiable, en septembre 1654, peu avant le Nouvel An juif, vingt-trois juifs de la communauté séfarade hollandaise, en provenance de Recife, au Brésil, alors colonie néerlandaise, sont arrivés à la Nouvelle-Amsterdam (New York). Le gouverneur Peter Stuyvesant a bien essayé de contrecarrer ce qu’il voyait comme une installation, mais le pluralisme religieux était déjà une tradition aux Pays-Bas et ses supérieurs à la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales à Amsterdam ont rejeté cette tentative.
La tolérance religieuse a également été mise en place ailleurs dans les colonies ; la colonie de la Caroline du Sud, par exemple, a été régi par une charte élaborée établi en 1669 par le philosophe anglais John Locke. Cette charte accordait la liberté de conscience à tous les colons, en mentionnant expressément «les juifs, païens, et les dissidents». Charleston, Caroline du Sud, comptait même 600 séfarades en 1816 ce qui en faisait alors la plus grande population juive de n’importe quelle ville des États-Unis. Les séfarades néerlandais ont également été parmi les premiers colons de Newport (où sont les plus anciennes synagogues du pays), Savannah, Philadelphie et Baltimore. A New-York, la congrégation Shearith Israel est la plus ancienne congrégation depuis 1687 avec une première synagogue construite en 1728.  Au moment de la Révolution américaine, la population juive en Amérique était très peu nombreuse toutefois, avec seulement 1,000-2000, dans une population coloniale d’environ 2,5 millions d’habitants. Fuyant les persécutions d’Europe de l’Est, particulièrement de l’empire russe, de nombreux juifs immigrent aux États-Unis à la fin du XIXe siècle et leur nombre est passé de quelques milliers en 1890 à 3 millions en 1920 et 5 millions aujourd’hui.

Très vite, les résidents juifs ont développé un enseignement religieux traditionnel. De mêm, ils ont doté leurs communautés de moyens de secourir les populations et d’améliorer leur sort. Charleston, Caroline du Sud, a vu l’établissement d’un premier orphelinat en 1801. La première école juive, Talmud Torah, a été créée à New York en 1806. 1843 voit la naissance de  la première organisation nationale juive laïque aux États-Unis, le B’nai B’rith.

En 1840, les Juifs constituaient un groupe peu nombreux, certes, mais très stable, une classe moyenne d’environ 15.000 personnes  (sur 17 millions d’Américains dénombrés par le recensement américain). Les juifs se mariaient plutôt librement avec les non-juifs, poursuivant une tendance qui avait commencé au moins un siècle plus tôt. Cependant, du fait de l’immigration, la population juive a augmenté à 50.000 en 1848. Or, comme pour les catholiques et les autres minorités, plus l’immigration devenait importante, “visible” et plus des stéréotypes négatifs sur les juifs dans les journaux, la littérature, le théâtre, l’art et la culture populaire ont grandi : les attaques plus banales et physiques sont devenues plus fréquentes.

Pendant le XIXème siècle (en particulier les années 1840 et 1850), l’immigration juive était le fait surtout de Juifs ashkénazes d’Allemagne, c’est à dire une population bien éduquée, libérale qui véhiculait avec elle la Haskala, philosophie juive des Lumières. C’est à ce moment qu’ont été mises en place les différentes branches du judaïsme américain : un judaïsme libéral et en réaction, un judaïsme conservateur.

En 1921, les conditions d’immigration deviennent plus difficiles et, en 1924, la loi Johnson-Reed Loi mit un terme à l’immigration massive depuis l’Europe orientale: elle limita en effet l’immigration annuelle des ressortissants d’un pays à 2% des natifs de ce pays, moyen efficace de limiter le nombre d’immigrants d’Europe centrale et de l’est et d’encourager ceux dans les îles britanniques et l’Allemagne.

Pendant cette période, de grandes organisations juives ont vu le jour : l’American Jewish Committee (AJC), fondée en 1906 veut représenter l’ensemble de la communauté juive américaine. L’American Jewish Joint Distribution Committee, créé en 1914, qui sera connu en Europe pendant et après la Seconde Guerre mondiale sous le nom de «joint», se spécialise en aidant les communautés les plus fragiles. Le Congrès juif américain, fondé et dirigé par le rabbin Stephen S. Wise tissa des liens étroits avec les mouvements de défense des Noirs, comme la NAACP et se démarqua de l’AJC sioniste. L’United Jewish Appeal, créée en 1939, rassemble plusieurs organismes de bienfaisance juives. Il faut aussi mentionner le Jewish Labor Committee (JLC), créée en 1934, la Polish American Bund incarnation. Cette organisation new-yorkaise, dont le but principal était de défendre les travailleurs juifs (plus particulièrement du textile) se tourna rapidement vers le monde et dénonça le démantèlement des droits syndicaux dans les pays totalitaires, et en particulier  en Europe, le sort des Juifs.

Le développement de ces institutions témoigne aussi de la croissance économique de la communauté juive. En 1900, 60% des membres de la communauté juive étaient des ouvriers. Il ne sont plus que 20% en 1920 tandis que les “cols blancs” sont 50 ou 60% .
Toutefois, les Juifs ne sont toujours pas pleinement acceptée par les Américains, en dépit de l’importance des organisations juives et d’efforts conjoints, le public américain ne s’est pas mobilisé en 1939 pour 900 réfugiés juifs provenant d’Allemagne que le Président Franklin Roosevelt n’a pas autorisé à débarquer aux Etats-Unis et qu’il a condamné donc au retour vers l’Europe. Malgré le sort des Juifs de l’Europe, les Etats-Unis n’ont pas ouvert leurs portes au cours de la Shoah. Or, la communauté juive américaine est devenue la plus grande communauté juive et la plus riche de par le monde. Cette position et une sorte de culpabilité liée à leur impuissance pendant la guerre a encouragé les Juifs américains, la paix est venue, à faire quelque chose pour améliorer le sort des 200.000 personnes juives qui étaient encore dans les camps de réfugiés déplacés en Europe. La plupart ne veulent pas retourner dans leur pays libéré des nazis par l’Armée rouge. Ils ne peuvent pas non plus aller en Palestine, dont les portes sont presque fermées par les Britanniques.

La loi de 1948 sur les personnes déplacées à l’intérieur (juives ou non) permit l’admission de 400.000 réfugiés et 140.000 Juifs ont ainsi immigré aux Etats Unis jusqu’en 1953.

La communauté juive d’après-guerre affirme aussi son soutien pour le jeune Etat d’Israël. Si l’aliya reste très faible (moins de 1200 personnes par an jusqu’en 1967), le soutien financier est en revanche particulièrement important. Les juifs sont surtout présents dans les grandes villes du nord et particulièrement à New York qui reste encore aujourd’hui le centre de la vie juive en Amérique. Cependant la communauté est aussi présente en Californie et en Floride. Elle est divisée entre des tendances libérale, orthodoxe. Elle représente aujourd’hui moins de 2% de la population.

c) le monde musulman aux Etats Unis

Deux grands moments peuvent être retenus pour parler de la présence musulmane aux Etats Unis. Après la Première Guerre mondiale et depuis quelques décennies. En effet, avant ce premier moment, l’immigration n’était qu’à toute petite échelle et ne concernait quasiment que des Yéménites et des Turcs. Cela a duré jusqu’à la Première Guerre mondiale. La plupart des immigrants, des zones arabes de l’Empire ottoman, sont venus poussés par des raisons économiques et s’en retournaient volontiers dans leur terre d’origine. Cependant, ces immigrants, comme tous les autres,  se sont installés aux États-Unis de façon permanente dans le Michigan, le Massachusetts, et le Dakota du Nord. Ross, Dakota du Nord, est le site de la première mosquée  et du premier cimetière musulman.

En 1906 des Bosniaques (Musulmans) s’installent à Chicago, dans l’Illinois, et mettent en place la Hajrije Džemijetul (Jamaat al-Khayriyya) un organisme de service social consacré aux musulmans bosniaques. L’année d’après c’est à Newyork qu’est fondée la première organisation musulmane, l’American Society mahométane.

La construction de mosquées s’est accélérée dans les années 1920 et 1930 grâce à des vagues d’immigrants fuyant l’ancien Empire Ottoman. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale il y avait plus de 20 mosquées. Cependant, 87% des mosquées aux États-Unis ont été fondées au cours des trois dernières décennies (depuis 1980) et la Californie a plus de mosquées que n’importe quel autre Etat. Le nombre de musulmans présents aux États-Unis augmente sensiblement depuis les années 1990 : 530 000 en 1990, 1,3 million en 2008.Ceci est aussi lié à l’immigration en provenance d’Asie, de Chine par Taiwan, d’Indonésie surtout.

Cette augmentation sensible témoigne de flux migratoires mais aussi  de conversions locales, surtout de noirs américains. Or le mouvement de conversion n’est pas lié strictement à l’immigration. Le mouvement Nation of Islam, éloigné de l’islam orthodoxe et considéré parfois comme une secte par les autres organisations musulmanes a développé un discours radical (promotion de la suprématie noire et l’étiquetage des Blancs comme «diables») qui a été porté par des personnalités charismatiques comme Malcom X (El-Hajj Malek El-Shabazz) assassiné en 1968 ou Muhammad Ali – qui s’en est ensuite éloigné.Au plus fort des conversions, NOI comptait jusqu’à 200000 adeptes.

Les musulmans américains sont surtout présents dans les grandes villes industrielles du nord. Après les attaques du 11 septembre 2001 , l’Amérique a vu une augmentation du nombre de crimes haineux commis contre des personnes qui ont été perçues comme musulmanes, en particulier celles originaires du Moyen-Orient et sud de l’Asie. Une publication dans le Journal of Applied Social Psychology a montré que pour la seule année 2001, le nombre d’agressions anti-musulmans en Amérique est passée de 354 à 1501 après le 11/09

II – Quelles sont les spécificités de la laïcité américaine ?

1. Le mur de séparation

«La séparation de l’Église et l’État» (parfois «mur de séparation entre l’Église et l’État») est une expression utilisée par Thomas Jefferson et ses successeurs pour apporter un élément de compréhension de l’intention et de la fonction de la clause de libre exercice du premier amendement à la Constitution des États-Unis. L’expression a depuis été cité à plusieurs reprises par la Cour suprême des États-Unis. Le premier amendement de la Constitution des États-Unis prévoit que «le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement d’une religion ou interdise son libre exercice …. » et l’article VI stipule qu ‘«aucune profession de foi religieuse ne sera exigée comme condition d’aptitude aux fonctions ou charges publiques aux Etats-Unis. »

Le concept moderne d’un gouvernement entièrement laïc trouve certes son origine dans les écrits du philosophe anglais John Locke, mais l’expression «séparation de l’Église et de l’État» dans ce contexte est généralement attribuée à une lettre de  Thomas Jefferson, adressée à la Danbury Baptist Association dans le Connecticut, et publié dans un journal du Massachusetts le 1er janvier 1802.

Faisant écho à la langue du fondateur de la première église baptiste en Amérique, Roger Williams -qui avait écrit en 1644 qu’il existait une «haie ou un mur de séparation entre le jardin de l’église et le monde » – Jefferson a écrit,  » Je contemple avec une vénération souveraine cette loi de l’ensemble du peuple américain qui a déclaré que leur législateur ne devrait «faire aucune loi concernant l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice », créant ainsi un mur de séparation entre l’Église et l’État ».

Cette métaphore d’un mur de séparation a été cité à plusieurs reprises par la Cour suprême américaine. En 1879, la Cour Suprême a écrit que les commentaires de Jefferson « peuvent être acceptés presque comme une déclaration officielle ayant popur effet la modification du premier amendement. » En 1947 (cas Everson), le juge Hugo Black a écrit: « . Selon les mots de Thomas Jefferson, la clause contre l’établissement de la religion par la loi visait à ériger un mur de séparation entre l’Église et l’État». Ainsi les Etats Unis seraient strictement laïcs. Toutefois, la Cour n’a pas toujours interprété le principe constitutionnel comme absolu, et l’étendue exacte de la séparation entre l’État et la religion aux Etats-Unis reste un sujet permanent de débat passionné.

Ainsi, plus proche de nous, en 2002, un panel de trois juges de la  neuvième chambre de la Cour d’appel a statué que la récitation en classe du Serment d’allégeance dans une école publique en Californie était inconstitutionnelle, même lorsque les étudiants ne sont pas obligés de le réciter, en raison de l’inclusion de l’expression « under God » (« sous Dieu »). En réaction à l’affaire, les deux chambres du Congrès ont adopté des mesures ont réaffirmé leur volonté de voir maintenu le serment »sous dieu ». L’affaire a été portée devant la Cour suprême, où la procédure a été cassée  en juin 2004, uniquement pour des motifs de procédure qui n’étaient pas liés à la question de fond. Depuis l’affaire sommeille, ce qui évite de réouvrir le débat.

2. Une religion civile

La religion civile américaine est une théorie sociologique qui affirme qu‘il existe une sorte de religion des États-Unis, une foi des symboles sacrés tirés de l’histoire nationale. Les chercheurs l’ont dépeint comme une force de cohésion, un ensemble commun de valeurs qui favorisent l’intégration sociale et culturelle. Le concept remonte au 19ème siècle, mais dans sa forme actuelle la théorie a été développée par le sociologue Robert Bellah en 1967 dans un article, «La religion civile en Amérique. » Le sujet est vite devenu l’objectif majeur lors de conférences en sociologie religieuses et de nombreux articles et livres ont été écrits sur le sujet. Le débat a atteint son apogée avec la célébration du bicentenaire américain en 1976.

Selon Bellah, les Américains embrassent dans une «religion civile» commune avec certaines croyances fondamentales, les valeurs, les fêtes et les rituels, parallèles ou indépendants, de leur religion personnelle.  Depuis George Washington les présidents ont revêtu le rôle de ministre de cette religion civile et ceci a  contribué à façonner la présidence. De fait, les présidents ont souvent eu un rôle central dans cette religion civile. Ainsi, les historiens ont noté que l’utilisation de la religion dans la rhétorique présidentielle était plus centrale en des moments de fortes tensions ou de crises, telles que les guerres mondiales, la guerre au Vietnam, le mouvement des droits civiques, bien sûr au moment et après les attaques du 11 septembre. Robert D. Linder, historien des religions à l’université du Kansas note en 1996 que

“Tout au long de l’histoire américaine, le président a assuré le leadership dans la foi publique. Parfois, il a fonctionné principalement comme un prophète national, comme l’a fait Abraham Lincoln. Parfois, il a servi principalement comme pasteur de la nation, comme l’a fait Dwight Eisenhower. D’autres fois, il a joué principalement comme le grand prêtre de la religion civile, comme l’ont fait Ronald Reagan. Dans la religion civile prophétique, le président évalue les actions de la nation par rapport aux valeurs transcendantes et invite les gens à faire des sacrifices en temps de crise et de se repentir de leurs péchés entrepris lorsque leur comportement est loin des idéaux nationaux. En tant que pasteur national, il fournit l’inspiration spirituelle pour le peuple en affirmant les valeurs américaines fondamentales et en l’incitant à s’approprier ces valeurs, et en les réconfortant dans leurs afflictions. Dans le rôle sacerdotal, le président fait de l’Amérique elle-même le point de référence ultime. Il dirige l’ensemble des citoyens à valoriser et à célébrer la nation, et leur rappelle la mission nationale »

Il se pourrait même que les européens aient mal interprété la politique du président George W. Bush (2001-2009) comme étant directement inspirée par l’intégrisme protestant. Toutefois, si dans les discours de Bush si on a bien souvent des métaphores religieuses et des images de religion, on ne relève que très rarement des termes spécifiques à une confession chrétienne. Sa politique étrangère a été basée sur les intérêts américains et non sur les enseignements fondamentalistes. Ceci étant, l’un ne va peut être pas sans l’autre.

Dans son discours campagne 2008 le candidat Barack Obama dépeint l’Amérique comme la patrie d’un peuple uni par une croyance partagée dans le Credo américain et sanctifié par le symbolisme d’une religion civile américaine. Le président n’est toutefois pas le seul acteur, la nation elle-même met en scène cette religion civile. Ainsi, la nation rend-elle très souvent (pour ne pas dire systématiquement) les honneurs quasi-religieux à ses défunts, comme Lincoln ou les soldats morts au champ d’honneur. La religion civile dans les écoles publiques peut être vue dans des rituels quotidiens comme le serment d’allégeance, des activités telles que la musique et l’art ou encore  social des études, de l’histoire et des programmes en anglais. La religion civile dans les écoles joue un double rôle: elle socialise les jeunes en les faisant accéder à un tronc commun, elle offre aussi une visibilité aux sous-groupes en leur permettant de participer pleinement à des cérémonies nationales.

Le débat concernant le serment d’allégeance est parfois vif.

“I pledge allegiance to the Flag of the United States of America, and to the Republic for which it stands, one Nation under God, indivisible, with liberty and justice for all.”

(Je jure fidélité au drapeau des États-Unis d’Amérique et à la République qu’il incarne, une nation sous Dieu, indivisible, avec liberté et justice pour tous.)

Dans ce serment, la fonction de l’engagement envers la nation revêt plusieurs aspects, prophétique (fidélité ), sacerdotal (nation sous Dieu), préservationniste (indivisible), pluraliste (liberté et justice pour tous). Or cet engagement a été modifié en 1954 pendant la guerre froide pour inciter les élèves à rejeter la philosophie athée du communisme en affirmant croire en Dieu. En n’importe quel Dieu, n’importe quelle divinité du moment qu’elle soit opposée à l’athéisme. Le débat originel n’est donc pas entre ceux qui croient en un dieu et ceux qui ne le font pas (tension entre la nécessité de l’unité nationale et le désir d’affirmer la foi religieuse), même s’il tend à le devenir un peu plus désormais, mais il s’agit d’un différend sur le sens et la place de la religion civile en Amérique.

Là encore, ce système de croyance en une religion civile américaine peut remplir les fonctions religieuses de l’intégration. En ce sens, la religion civile est le fruit d’un compromis entre tous les citoyens, toutes les religions et les non croyants de manière à permettre à tous de communier dans les valeurs républicaines. Cela relève donc plus d’un déisme, du respect d’un « grand architecte de l’Univers », étranger à la tradition biblique, mais qui présiderait aux destinées de la nation.

Plus encore, faute d’un ancêtre qui remonterait aux pilgrim fathers, la religion civile est la seule façon pour les immigrés d’établir des points communs avec ceux qui ont eu une histoire plus ancienne. C’est ce point commun qui façonne le critère de l’appartenance, qui est presque unique dans l’ ouverture aux étrangers, qui permet de devenir citoyen américain. Or ceci exige une compréhension de base de la Déclaration, de la Constitution et du Bill of Rights. La Constitution américaine représente la pierre angulaire de la nation américaine, son symbole suprême ; la manifestation quasi religieuse qu’on lui porte est si intimement soudé à l’existence nationale elle-même que les deux en sont devenus inséparables.

Tout ceci est lié, évidemment à une autre notion, celle de la  « destinée manifeste » qui confère aux américains bien souvent un esprit messianique. Il s’agit de la volonté de défendre et de diffuser le modèle américain dans le monde pour répandre la civilisation et le progrès.

Il n’y a donc plus de surprenant à voir que la civilisation américaine baigne dans le religieux : « In God We Trust » (devint la devise nationale en 1956) sur les billets, serment d’allégeance avec mention de « one nation under God », serment sur la Bible des présidents et des députés, formules des discours politiques (God Bless America, composé par Irving Berlin, un immigré juif russe, en 1918, comme un chant patriotique), etc.

Certes les présidents jurent sur la Bible (ou une Bible ayant appartenue à tel ou tel autre président), mais celle ci est fermée pour éviter le caractère théologique. Les députés en font de même. En 1996, Keith Ellison, le premier député musulman a prêté serment sur un Coran ayant appartenu à Jefferson. Johnson, prêta serment à bord d’Air Force One sur un missel catholique après l’assassinat de Kennedy. Ainsi ce n’est pas une religion qui est mise en avant, mais bien l’idée d’un caractère sacré. Comme une référence supérieure. Les premières devises des États-Unis, ornant le grand sceau de 1782 sont toutes empruntées à Virgile

« E pluribus unum » (de plusieurs un seul)
« Annuit coeptis » (sourit à notre entreprise)
« Novus ordo seclorum » (un nouvel ordre des siècles)

et donc totalement étrangère à l’univers chrétien, même si Virgile a été, avec Platon, longtemps considéré par les chrétiens comme du Moyen âge, comme un annonciateur du christianisme dans le monde païen. Sans être au niveau des prophètes de l’ancien testament qui eux avaient bénéficié de la révélation de Dieu, ils étaient considérés comme ayant reçu une révélation partielle, voilée, incomplète qui aurait préparée la réception de la révélation chrétienne par les païens. Le 4e poème des bucoliques est considéré par les chrétiens comme une annonce de la venue du messie.

« Il s’avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle : je vois éclore un grand ordre de siècles renaissant. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et avec elle le règne de Saturne ; déjà descend des cieux une nouvelle race de mortels. Souris chaste Lucine, à cet enfant naissant ; avec lui d’abord cessera l’âge de fer, et à la face du monde entier s’élèvera l’âge d’or : déjà règne ton Apollon, Et toi Pollion, ton consulat ouvrira cette ère glorieuse, et tu verras ces grands mois commencer leur cours. Par toi seront effacées, s’il en reste encore, les traces de nos crimes, et la terre sera pour jamais délivrée de sa trop longue épouvante. Cet enfant jouira de la vie des dieux ; il verra les héros mêlés aux dieux ; lui-même, il sera vu dans leur troupe immortelle, et il régira l’univers, pacifié par les vertus de son père…»  (Bucoliques IV, Virgile)

III – L’influence de la religion dans la culture américaine

1 – Des croyances presque totalement individualisées

Une des caractéristiques de cette population américaine est la fluidité de son appartenance religieuse. Un américain peut ainsi changer plusieurs fois au cours de sa vie de «dénomination ». Ceci est aujourd’hui vrai pour près de 40 % des américains : nés dans une dénomination, ils ont changé et sont aujourd’hui dans une autre. Ceci traduit une réalité bien ancrée : la foi est personnelle, l’engagement sincère et très volontaire. Au delà, l’idée du changement de dénomination renvoie à celle de la communauté : en changeant d’Eglise, le citoyen américain privilégie en fait plus le groupe auquel il cherche à se joindre, auprès duquel à la suite d’un déménagement il va chercher à s’établir (et 20 % des américains déménagent tous les ans) qu’un attachement à sa pratique religieuse initiale. On adopte la foi des voisins pour mieux se socialiser, même si certains Etats connaissent un quasi monopole de la croyance religieuse, même si toutes les Eglises ne sont pas présentes partout.

C’est là que les médias jouent un rôle important aujourd’hui. A la suite de Graham et des évangélistes du XIXème siècle, les « megachurches » d’aujourd’hui offrent à tous, y compris via la télévision ou internet, un ensemble de moyens qui permettent de retrouver dans la foi, la pratique religieuse partout et à tout moment sur le territoire. Ainsi, pour beaucoup Dieu doit il être présent, EST présent, dans chaque acte de la vie, dans le quotidien et contribue à l’épanouissement personnel. Ces megachurches sont plus de 800 sur le territoire et leur nombre augment encore, et elles regroupent plus de trois millions de fidèles tous les dimanches.

Mieux, la foi peut s’exprimer presque n’importe où, dans les offices, les magasins, les complexes sportifs, les restaurants même ! Tout ceci favorise un refus du rite contraignant et encourage en fait la multiplication des pratiques, des rites, voire des dogmes ou des Eglises, dans une plus ou moins grande tolérance. Certaines pratiquent que l’Europe juge sectaires sont alors bien acceptées, comme l’Eglise de scientologie, par exemple.

Un sondage Gallup a révélé en 2010 que 80% des Américains croyaient en un dieu, 12% en un esprit universel, 6% se déclaraient athées, 1% se disaient agnostiques, 1 % se disaient “autre”. C’est à peine moins qu’en 1940, lorsque Gallup avait posé la même question.

Pour autant, ceci doit être pris avec beaucoup de prudence. D’une part en raison de la localisation. En effet, la croyance en dieu varie considérablement d’une région à une autre. Le taux le plus bas est à l’Ouest avec 59% déclarant une croyance en Dieu et le taux le plus élevé dans le Sud (Bible belt) à 86%. D’autre part en raison de l’identification religieuse elle même. Ainsi, 69,5 % des américains déclarent croire en un dieu “personnel” pour 12,5% de déistes (sont déistes ceux qui déclarent croire en une puissance supérieure, une divinité)

A la fin de 2009 un sondage Harris Poll Online auprès de 2303 adultes américains (18 ans et plus) a montré que 82% des adultes américains croient en Dieu, le même nombre que dans deux sondages précédents en 2005 et 2007. Un autre 9% ont dit qu’ils ne croyaient pas en Dieu, et 9% ont dit qu’ils n’étaient pas sûrs.

Ceci montre une population très fervente et dont la ferveur évolue peu. Pour autant ce n’est pas complètement vrai et le nombre de personne se détachant du courant majoritaire est en évolution constante et rapide.

1990

2001

2008

Évolution
en points 1990-2008

Total chrétiens 86,2 % 76,7 % 76,0 %

-10,2

Catholiques romains 26,2 % 24,5 % 25,1 %

-1,1

Autres chrétiens 60,0 % 52,2 % 50,9 %

-9,0

Baptistes 19,8 % 17,2 % 17,1 %

-2,7

Méthodistes 8,3 % 7,2 % 6,1 %

-2,2

Divers Chrétiens 4,7 % 7,2 % 4,4 %

-0,3

Luthériens 5,3 % 4,9 % 4,6 %

-0,7

Presbytériens 2,9 % 2,8 % 2,7 %

-0,2

Divers Protestants 10,0 % 2,4 % 4,9 %

-5,1

Pentecôtistes / Charismatiques 1,9 % 2,2 % 4,3 %

+2,4

Épiscopaliens / Anglicans 1,8 % 1,8 % 1,5 %

-0,3

Mormons / Saints des Derniers Jours 1,4 % 1,3 % 1,4 %

+0,0

Église du Christ 1,0 % 1,3 % 0,6 %

-0,4

Congrégationnalistes / Église Unie du Christ 0,3 % 0,7 % 0,8 %

+0,5

Témoins de Jéhovah 0,8 % 0,7 % 0,7 %

-0,1

Assemblées de Dieu 0,4 % 0,5 % 0,4 %

+0,0

Divers Évangéliques 0,1 % 0,5 % 0,3 %

+0,2

Église de Dieu 0,4 % 0,5 % 0,3 %

-0,1

Adventistes 0,4 % 0,4 % 0,5 %

+0,1

Unitariens 0,3 % 0,3 % 0,3 %

+0,0

Orthodoxes 0,3 % 0,3 % 0,6 %

+0,3

Total des autres religions 3,3 % 3,7 % 3,9 %

+0,6

Juifs 1,8 % 1,4 % 1,2 %

-0,6

Musulmans 0,3 % 0,5 % 0,6 %

+0,3

Bouddhistes 0,2 % 0,5 % 0,5 %

+0,3

Hindous 0,1 % 0,4 % 0,4 %

+0,3

Autres 0,9 % 1,4 % 1,6 %

+0,7

Pas de religion / Athées / Agnostiques 8,2 % 14,2 % 15,0 %

+6,8

D’après une étude du Pew Research Center réalisée en 2012, 19,6 % des Américains se déclarent non affiliés à une religion, dont 2,4 % qui s’identifient comme athées, et 3,3 % comme agnostiques. Si les non affiliés en général se retrouvent globalement dans l’Ouest, les athées et agnostiques sont surtout présents sur les côte Nord-Est et pacifique, généralement parmi la population jeune et éduquée. Longtemps marginalisés, les Américains athées et agnostiques sont en progression dans la population. Selon l’American Religious Identification Survey d’avril 2009, l’athéisme est le « seul groupe démographique » à avoir augmenté dans chaque État américain les 18 dernières années.

2. Questions de société : une religion du refus?

La Prohibition
Le Procès du singe
Fondamentalisme aujourd’hui

3. Vie politique : un clivage entre conservateurs et libéraux ?

Bien que la séparation de l’Eglise et de l’Etat soit profondément ancrée dans la constitution des États-Unis (mur de séparation, voir infra), cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de dimension religieuse dans la société politique des États-Unis. On utilise le terme «religion civile» pour décrire la relation spécifique entre la politique et la religion aux Etats-Unis. Un article de Robert N. Bellah de 1967  analyse le discours inaugural de John F. Kennedy:

«Compte tenu de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, comment un président peut-il justifier l’utilisation du terme «Dieu» pour tous? La réponse est que la séparation de l’Église et l’État n’a pas nié à la sphère politique une dimension religieuse ».

Robert S. Wood a affirmé que les Etats-Unis sont un modèle pour le monde en terme de  séparation de l’Église et de l’État, pas d’église officielle, pas d’église subventionnée par l’Etat, ce qui permet l’épanouissement d’une grande variété de religions. Il affirme que la liberté de conscience et de réunion permises dans un tel système a conduit à une «religiosité remarquable» aux États-Unis qui n’est pas présente dans d’autres pays industrialisés. Il estime que les Etats-Unis fonctionnent sur «une sorte de religion civique», qui comprend une croyance généralement partagée en un créateur qui « attend le meilleur de nous même » Au-delà, les individus sont libres de décider comment ils veulent croire et établir leurs propres croyances et exprimer leur opinion. Il appelle cette approche «génie du sentiment religieux aux Etats-Unis».

4. La « Destinée manifeste »

L’idéal d’un concept puritain
Place des EUA dans le monde
Vision du monde dans laquelle la foi sauve le monde