Première Guerre mondiale

La première moitié du XXe siècle est marquée par deux conflits sans précédent par leur ampleur et leur violence. Comment le caractère exceptionnel des deux guerres mondiales a-t-il abouti à une prise de conscience progressive de la nécessité d’une régulation mondiale pour préserver la paix ?

I – L’expérience combattante dans la Première Guerre mondiale

Dans quelle mesure les deux conflits ont-ils, par leur durée, leur ampleur et leur intensité, impliqué massivement les sociétés à l’échelle mondiale ?

A – 1914-1918 : La Première Guerre mondiale est une guerre inédite

  • Ampleur chronologique et spatiale du conflit
  • résumé synthétique
  • cartes du manuel et de la chronologie
1/ Un terrain d’affrontement à l’échelle du monde

Une guerre essentiellement européenne, qui se mondialise d’abord du fait de la colonisation puis de l’intervention des EU, et qui marque les contemporains par sa durée et son intensité

– Son déclenchement est le fruit des rivalités nationalistes et économiques en Europe depuis la 2e moitié du XIXe, qui aboutissent à la constitution de deux réseaux d’alliances opposés. L’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie à Sarajevo le 28 juin 1914, déclenche un processus qui mène à la guerre

Le rapport de force entre les belligérants, qui se déséquilibre légèrement au fil du conflit, oppose :

  • – les Empires Centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire Ottoman), ainsi que la Bulgarie.
  • – le camp de la Triple Entente, formée de la Russie (qui quitte le conflit fin 1917), la France et  le Royaume-Uni (ces derniers entraînant leurs colonies et les dominions britanniques), alliés à la Serbie, la Roumanie, le Japon  (entre autres) et qui s’élargit à l’Italie (1915) et aux Etats-Unis (en 1917)

Son déroulement est marqué par trois phases :

  • – une courte guerre de mouvement à l’automne 1914  qui aboutit à un blocage du front dans le Nord-est de la France, et l’Ouest de la Russie. GUERRE DE MOUVEMENT
  • – une longue phase (de l’automne 1914 au printemps 1918) GUERRE DE POSITION marquée par
  • – une guerre de position sur les fronts principaux et sur les autres confins des Empires centraux, marquée notamment par de grandes batailles modernes longues et meurtrières  (Artois et Champagne, 1915 350000 †, Verdun, fevrier-décembre 1916 715000 † La Somme juillet novembre 400000 † Chemin des Dames, avril 1917 400000 † mais non décisives.
  • – une mondialisation du conflit : avec l’ouverture de nouveaux fronts contre les colonies allemandes en Afrique, Asie et Océanie, mais aussi le déclenchement par les Allemands d’une guerre sous-marine  dans l’Atlantique Nord pour lutter contre le blocus maritime dont elle est l’objet
  • – un enlisement du conflit qui provoque en 1917 des crises dans l’effort de guerre, se traduisant par quelques mutineries dans l’armée française et surtout une situation chaotique en Russie qui est un des facteurs de la révolution qui touche ce pays en mars et novembre 1917, et qui a pour conséquence sa sortie du conflit en janvier 1918 (paix séparée avec l’Allemagne)
  • – une reprise de la guerre de mouvement à partir de mars 1918 à l’initiative de l’Allemagne, qui aboutit à des contre-offensives victorieuses des Alliés (marqués par l’arrivée des forces américaines) à l’automne sur la plupart des fronts.
2 – une violence nouvelle qui traumatise les sociétés

En quoi l’expérience inédite du combat dans la guerre totale et de la mort de masse a-t-elle bouleversé les combattants et les sociétés ?

Etude de document : Texte de Erich Maria Remarque, écrivain et ancien soldat allemand, extrait d’A l’Ouest, rien de nouveau, 1929.

En juxtaposant ainsi les termes désignant des armes et leur usage, l’auteur insiste sur la puissance de feu démultipliée des armées de la Première Guerre mondiale, fruit du progrès technologique et de la production de masse permise par l’industrialisation permettant l’usage d’une quantité immense de munitions, décrite par les expressions « feu roulant » ou « rideau de fer ». Il décrit une guerre moderne et industrielle. L’auteur insiste sur la gravité des blessures causées par l’armement, en particulier le fait qu’elle provoque le démembrement des soldats. Il décrit ainsi une ambiance infernale, de peur et de bruit. En même temps qu’il décrit une guerre très meurtrière, Remarque souligne que la bataille n’a pas aboutit à un résultat significatif sur le plan stratégique.

a/ La guerre moderne : une expérience de masse 

Plusieurs Etats ont mis en place un service militaire obligatoire (conséquence de la constitution d’Etats-nations). D’autres (Royaume-Uni) ont d’abord recours avec succès à la mobilisation volontaire (2,6 millions). On compte plus de 60 millions de combattants. En France : 8 millions de mobilisés dans toute la guerre (sur une population de 41 millions d’habitants). La mobilisation est encore plus massive en 39-45 : près de 90 millions en tout

b/ De nouvelles formes de combats : « la guerre des tranchées »

On note l’échec de la guerre de mouvement (fondée sur l’offensive, le déplacement des troupes) en novembre 1914 et le début d’une guerre de position, dans laquelle les armées combattent à partir de positions fixes le long d’une ligne de front constituée de réseaux de tranchées fortifiées (barbelés, bois, sacs de sables).

C’est la fin du « modèle occidental de la guerre » (V.D. Hanson) et de la bataille classique : le champ de bataille, composé de deux réseaux de tranchées, reliés par des boyaux, séparant le « no man’s land », devient plus vaste et plus dangereux. La tenue militaire classique, fondée sur la bravoure et l’esthétique (station debout, beauté de l’uniforme) devient inadaptée (ex : abandon du pantalon rouge garance dans l’armée française en 1915, remplacée par l’uniforme bleu horizon). La notion même de bataille est battue en brèche

VERDUN s’étend sur 9 mois (du 21 février au 19 décembre 1916), Or la volonté des Etats-majors de retrouver une bataille décisive est très coûteuse en hommes.

Conçue par le (Von Falkenhayn) commandant en chef de l’armée allemande, d’après la version qu’il en donna dans ses Mémoires, comme une bataille d’attrition pour « saigner à blanc l’armée française » sous un déluge d’obus (6 millions de tonnes) dans un rapport de pertes de un pour deux, elle se révélera en fait presque aussi coûteuse pour l’attaquant : elle fit plus de 714 231 morts, disparus ou blessés, 362 000 soldats français et 337 000 allemands, une moyenne de 70 000 victimes pour chacun des dix mois de la bataille soit 2300 mort par jour, ou encore un mort toutes les 90 sec.

La situation reste bloquée pendant quatre ans malgré les nombreuses tentatives de percées ordonnées par les Etats major, qui s’avèrent inefficaces et extrêmement coûteuses en hommes. La guerre devient une guerre d’usure, dans laquelle il s’agit d’épuiser les forces humaines et économiques de l’adversaire, compte tenu des progrès de l’armement

3/ Industrie et science au service de la guerre

De nombreuses innovations augmentent la puissance de feu des armées :

  • artillerie : canons lançant des obus : usage continuel sur le front pour provoquer le plus de destructions possibles, notamment en préparation des offensives
  • mitrailleuse : arme défensive tirant plusieurs centaines de balles par minute
  • armes chimiques : gaz asphyxiants utilisés d’abord par les Allemands en 1915
  • sous-marins : utilisés pour lancement de missiles
  • char d’assaut : utilisé à la fin de la 1GM, est un engin essentiel de la 2GM

Remarque : des innovations nouvelles sont emblématiques de la 2GM :

  • aviation : uniquement utilisée pour des missions de repérage lors 1GM devient une arme essentielle pour bombarder lignes et villes ennemies
  • bombe atomique : lancée par les Américains sur le Japon en 1945
  • utilisation du gaz Zyklon B contre des civils par les nazis  pendant 2GM

L’industrie permet une production et donc une utilisation massive d’armes et de munitions : c’est la 1e guerre industrielle. Ex : au début de la bataille de Verdun, 2 millions d’obus sont tirés en 6 jours

Remarque : La défaite des Empire centraux est largement liée à la difficulté à maintenir leur effort de guerre en raison de l’isolement et étouffement de leur appareil économique

Ces évolutions expliquent la très forte mortalité de la 1GM : près de 10 millions de morts, 20 millions de blessés.

B – Un immense traumatisme physique et moral

1- L’expérience de la souffrance

Les conditions de vies dans les tranchées sont très difficiles : soldats confrontés au froid, aux poux, au rationnement, à l’ennui, et à une violence extrême Un fait nouveau : la majorité des pertes sont désormais dues au combat et non aux épidémies. L’artillerie détruit le paysage, (no man’s land), créé un environnement assourdissant et angoissant, et cause 75 % des pertes. Un corps sur cinq n’a pas été retrouvé. La crainte des gaz (responsable d’1% des pertes) et des éclats d’obus est manifeste :

« Mourir d’une balle n’est rien. Note corps reste intact, mais être démembré, réduit à de la bouillie, c’est une crainte que la chair ne peut supporter et qui est l’essence même de l’immense souffrance causée par les bombardements ». Sergent Paul Dubrulle, Verdun, 1916.

Des soldats développent des troubles psychiques graves : (amnésie, mutisme) qui subsistent parfois après-guerre. Une souffrance mal reconnue du fait de la suspicion  de simulation

2 – L’expérience de la brutalisation

Brutalisation : accoutumance à la violence des soldats de la 1GM, qui trouvera son prolongement dans l’Entre-Deux-Guerres dans la vie sociale et politique. La violence interpersonnelle existe également (ex des « nettoyeurs de tranchées »)

3 – Tenir au front

Les désertions existent, ainsi que les mutineries (en 1917, minoritaires et réprimées en France mais massives en Russie) : en France elles constituent un refus de la stratégie des percées inutiles et meurtrières et expriment le sentiment d’être sacrifié: le pacifisme reste cependant une attitude minoritaire chez les soldats pendant le conflit, même s’il sortira renforcé de celle-ci.

Mais l’immense majorité des soldats a tenu, grâce à des facteurs divers :

Militaire – poids de la contrainte militaire (discipline, tuer pour ne pas être tué), consentement réel à la guerre lié au patriotisme défensif et à la brutalisation ;

Psychologique – le moral des soldats est soutenu par la correspondance abondante avec l’arrière et le sentiment de former une communauté soudée (qui se traduit par exemple en France par la constitution d’un vocabulaire des tranchés qui survit encore aujourd’hui dans l’argot pour décrire la vie quotidienne (pinard, rab, godasses, cuistot, bidoche, gnole, …) et la violence par des euphémismes (zigouiller, bousiller). Journaux de guerre aussi EX P87 lecture doc 4

C /Une implication plus grande des civils

Mobilisés à l’arrière, les civils sont aussi touchés par la violence :

  •  indirectement : de nombreuses familles sont confronté au deuil
  •  directement : de manière encore minoritaire et ponctuelle (ex : lors de l’invasion allemande en 1914, bombardement de villes proches du front, comme Lens) mais marque les esprits (ex : torpillage du paquebot Lusitania, le 7 mai 1915 tuant de nombreux américains). Un événement exceptionnel a lieu : le massacre du peuple arménien l’armée turque en 1915, lors de ce qui sera plus tard qualifié de premier génocide de l’histoire

Conclusion partielle :

L’immense entreprise de commémoration entreprise après la guerre (ex en France : érection de monuments aux morts sur tout le territoire, célébration du 11 novembre, commémoration du soldat inconnu, construction de l’Ossuaire de Douaumont à Verdun) témoigne du traumatisme moral qui touche les sociétés

Pendant l’Entre Deux Guerres, si le sentiment pacifiste domine chez les anciens combattants britanniques et français, la brutalisation est plus manifeste en Italie et surtout en Allemagne, où l’idée de revanche est utilisée par Hitler pour rallier les Allemands.

II – A partir de la Première Guerre mondiale, la guerre est désormais « totale »

Guerre totale : une guerre qui implique, c’est-à-dire qui mobilise et bouleverse, les Etats et les sociétés dans toutes leurs composantes ; l’ampleur mondiale et la durée des conflits caractérisent aussi le concept de guerre totale

Remarque : le concept opère pour les deux conflits mondiaux, mais la plupart des caractéristiques de la guerre totale sont déjà observables lors de la Première

A/ Le rôle clé de l’Etat dans l’effort de guerre : mise en place de l’Union Sacrée et mobilisation générale

« Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre », discours du président du Conseil Georges Clémenceau à la Chambre des Députés, mars 1918

Dans la plupart des pays, la conduite de la guerre mobilise l’essentiel de l’effort du gouvernement, en modifiant parfois les règles de la vie politique. Ainsi, dans les démocraties, les divisions sont largement mises en sommeil.

En août 1914, les députés répondent à l’appel  à « l’Union Sacrée », lancé par le président de la République Poincaré et soutiennent un gouvernement composé de ministres venus de différents partis.

Le champ d’intervention de l’Etat est élargi pour organiser l’effort de guerre : la mobilisation des hommes, le ravitaillement, la propagande

B/ Une intense propagande participe à la diffusion d’une « culture de guerre » : Mobilisation des esprits

Deux affiches de propagande :

Daddy, What did you do during the Great War ?, affiche britannique,1914.

2006AT6185

L’objectif de ces deux affiches Encourager les citoyens à s’engager dans l’armée.

L’affiche britannique joue clairement sur la notion de la culpabilité en utilisant le thème de la famille. Ici,  les enfants représentent non seulement l’objet à défendre, mais aussi le patriotisme: le fait que le garçon joue aux petits soldats renforce le message en montrant l’exemple antagoniste d’un individu qui a parfaitement intégré la guerre et ses enjeux.

Destroy this mad brute!, affiche américaine 1917.

220px-'DestroyThisMadBrute'-US-posterTout d’abord, au 1er plan, nous voyons un singe allemand portant un casque allemand, reconnaissable à la pointe, sur laquelle est écrit « Militarism », une massue avec inscrit dessus le mot « Kultur », et une moustache qui ressemble fortement à celle de Guillaume II.

Ce singe qui est sur le sol américain, tient dans ces bras une femme qui pourrait représenter : une civile américaine, une civile européenne et l’allégorie de la liberté.

  • Au 2e plan, on peut voir un plan d’eau représentant sans aucun doute l’Océan Atlantique.
  • Au 3e plan, on distingue une ville détruite, probablement l’Europe. La lumière rougeoyante pourrait s’expliquer par les flammes au loin, signe de violence de guerre.

Le singe représente une Allemagne brutale, pour développer un sentiment de haine à l’égard des allemands identifiés à des brutes. La massue est accompagnée du mot Kultur pour signifier que les allemands sont plus proches de la sauvagerie que de la civilisation. Il veut inquiéter le spectateur américain.

L’objectif de l’affiche est de recruter des hommes dans l’armée américaine, car il n’y a pas de conscription (service militaire obligatoire) comme en France.

 

L’affiche joue donc sur l’exagération en présentant comme possible une invasion des Etats-Unis et en proposant une vision violente et méprisante de l’ennemi allemand.

 

Ces deux affiches montrent ce qu’est la « culture de guerre » c’est à dire ensemble des images et des idées partagées par une société en guerre pour justifier sa participation au conflit

 

L’Etat encourage et organise la propagande pour mobiliser soldats et civils dans l’effort de guerre.

propagande_fr_ww1_034 propagande_fr_ww1_038

propagande_fr_ww1_042

Tous les supports sont mobilisés :

  • la presse est contrôlée : grande censure et présentation optimiste de l’effort de guerre, mal jugée par les soldats français (« bourrage de crâne »)
  • importance des discours radiodiffusés
  • affiches : en particulier pour encourager l’effort économique et financier des populations
  • propagande_fr_ww1_032propagande_fr_ww1_041

Quelques thèmes sont récurrents :

  • Patriotisme : défense du sol, allégories combattantes, économies, etc
  • Héroïsation des combattants : figure du guerrier victorieux ou du martyr
  • Diabolisation de l’ennemi : une réalité accentuée par la rumeur, mise en scène par la propagande

A noter : place essentielle de l’enfant dans cette culture de guerre

propagande_fr_ww1_040

  • comme thème de propagande, symbole de l’innocence agressée pour mettre en scène l’idée d’une guerre juste et morale
  • propagande_fr_ww1_019
  • comme cible de la propagande

La diffusion de la culture de guerre est massive dans les sociétés (exemple : près de 2,6 millions de volontaires s’engagent dans l’armée au Royaume-Uni), même si une lassitude apparaît avec le prolongement du conflit.

 

C/ Au service d’une guerre industrielle, une mobilisation économique exceptionnelle

 

« Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre», général Joffre, 1915.

 

La course aux armements et plus généralement l’effort économique pour ravitailler les armées devient un secteur clé de la guerre

Les Etats ont recours à l’endettement pour financer la guerre : auprès de leur population (un des objectifs de la propagande) ou auprès d’autres nations (les Etats-Unis constituent le principal bailleur des Alliés pour les deux conflits)

Pendant la Première Guerre mondiale, une économie de guerre se met en place, dans un cadre dirigiste.

La mobilisation de la main d’œuvre est une question essentielle.

Ainsi, en France, pendant la Première Guerre mondiale, un appel massif est fait aux femmes, mais aussi aux travailleurs issus des colonies et 500 000 ouvriers qualifiés sont rappelés. Au maximum de son fonctionnement, en 1918 l’industrie d’armement emploie 1,7 millions d’ouvriers et produit 261 000 obus par jour.

 

L’engagement massif des sociétés dans la guerre se traduit dans une violence nouvelle au cours des deux conflits

L’ordre de mobilisation générale pour le 2 août 1914

Bataille de Verdun, février – décembre 1916

Affiches de guerre

Otto DIX