La Chrétienté du XIème au XIIIème siècles

Comment le christianisme imprègne-t-il l’univers des européens entre les XIème et XIIIeme siècles ?

I – La chrétienté au XIème siècle

A- les fondements de la chrétienté

La chrétienté, ou monde chrétien est une assemblé de croyants, un ensemble des adeptes, voire un ensemble des sociétés qui, depuis la fin de l’antiquité, ont fait du christianisme leur religion et qui sont rassemblés par le partage de les mêmes idéaux religieux et les mêmes doctrines spirituelles.

Le mot est toutefois polysémique, il désigne aussi un phénomène historique : chrétienté d’Europe, d’Orient, orthodoxe, protestante, catholique… en même temps qu’il désigne une réalité géopolitique actuelle désignant l’ensemble des pays dont les populations sont majoritairement chrétiennes.

Le christianisme est une religion monothéiste fondée sur la Bible (ancien et nouveau testament / croyances Dieu unique, Résurrection, Jugement dernier) ainsi que sur le dogme (ensemble de croyances définies et légitimées par l’Église => rôle des intercesseurs (et donc de l’Eglise)

vocati10.jpg

Vocation de saint André et de saint Pierre. Imitation de Jésus-Christ. XVe.

Depuis 1054, la chrétienté est divisée (catholiques et orthodoxes).

 B – une institution de pouvoir

a)  rôle et renforcement de la papauté (contre rois et seigneurs – pouvoir temporel)

Au début de la période,  le pouvoir du Pape est assez faible et les seigneurs laïcs au contraire sont puissant au point de faire pression sur l’Eglise. Toutefois, à partir du XIème siècle, le Pape va réaffirmer l’autorité de l’Eglise notamment grâce à une séparation beaucoup plus stricte entre les clercs et les laïcs.

Le pape, évêque de Rome est le successeur de Pierre et pour cette raison il se voit comme le seul chef de l’Église après la disparition du pouvoir des patriarches de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie, dont les terres ont été conquises par les musulmans. Après ce que l’on nomme la « querelle des investitures », le pape réussit il à interdire aux princes laïcs d’Europe de nommer les évêques : il en garde seul le pouvoir. Ceci est important car l’autorité morale n’est dès lors, en principe, plus soumise à l’autorité politique : on arrive même à presque définir une « théocratie » pontificale, c’est à dire une vision de la société et des luttes d’influence pour le pouvoir moral posant la primauté du pouvoir pontifical sur le pouvoir civil.

Au XIe siècle, la réforme grégorienne (pape Grégoire VII) vise à améliorer le niveau du clergé. Elle lutte contre le développement du Nicolaïsme (concubinage des prêtres) et la simonie (achat d’une charge ecclésiastique). En améliorant le niveau spirituel et moral des clercs, elle renforce le caractère sacré de ses membres officiants. L’Église alors réaffirme le célibat, prend le monopole des sacrements, notamment la communion qui est alors la plus formidable machine à intégrer ou la confession qui permet un contrôle moral efficace. Grâce à ce processus, le pape renforce considérablement son pouvoir et celui de l’Église en général.

Mort de Gregoire VII.PNG

Néanmoins avec la querelle des investitures, le pape perd de nouveau son autorité. Il meurt en 1085 presque isolé et il a fallu encore des décennies pour que la papauté ne soit plus contestée.

b) organisation de l’Église

943.jpg

Les ecclésiastiques (εκκλησία : assemblée), appelés aussi clercs (clericus, κλῆρος : homme d’église), forment le Clergé. L’Église désigne la communauté des croyants (laïcs + ecclésiastiques).

Le clergé séculier (prêtres, sous l’autorité des évêques) et régulier (moines) encadrent la société (laïcs). Leur mission est de conduire les laïcs au salut. En retour, ceux-ci doivent les défendre et les nourrir (dîme : 1/10 des récoltes).

Clérgé séculier

Hiérarchie :
pape (papa, πάππας : papa), cardinaux (cardinalis : principal), archevêques (archiepiscopus, ἀρχιἐπίσκοπος : chef), évêques (episcopus, επίσκοπος : surveillant), curés (cura animarum : charge d’âme), vicaires (vicarius : remplaçant) et diacres (διάκονος : serviteur).

Clergé régulier

anachorète (ἀναχωρει≠ν : se retirer), ermite, reclus et cénobite (κοινός βίος : vie en commun).

Hiérarchie : abbé (père) ou abbesse, cellerier, moines ou moniales, frères convers.

  • 348, Pacôme de Tabennensis : cénobitisme
  • 356, Antoine d’Égypte : érémitisme
  • 547, Benoît de Nursie : règle monastique
  • 821, Benoît d’Aniane : réforme bénédictine
  • 909, fondation de Cluny : réforme clunisienne (Ecclesia Cluniacensis)
  • 1153, Bernard de Clairvaux : réforme cistercienne
  • 1210, fondation de l’Ordre des frères mineurs par François d’Assise
  • 1215, fondation de l’Ordre des frères prêcheurs par Dominique de Guzman

Journée d’un moine selon la règle bénédictine

  • De 1 h à 2 h : les moines quittent leur matelas posé sur le sol ; office des matines.
  • 3 h 30 à 4 h 30 : office des laudes.
  • 6 h à 6 h 30 : office de prime.
  • 6 h 30 à 7 h : réunion dans la salle capitulaire ; l’abbé lit un chapitre de la règle et le commente. Les moines confessent leur désobéissance à la règle.
  • 7 h à 9 h : travail en silence (champs, forge, moulin, copie de manuscrits au chauffoir).
  • 9 h à 9 h 30 : office de tierce.
  • 9 h 30 à 11 h 30 : travail.
  • 11 h 30 à 12 h 30 : office de sexte
  • 12 h 30 à 13 h : déjeuner au réfectoire (pain et légumes). Avant d’entrer dans la salle, les moines se lavent la tête et les mains. Tandis qu’ils mangent en silence, l’un d’eux lit la Bible.
  • 15 h à 15 h 30 : office de none.
  • 15 h 30 à 18 h : travail
  • 18 h à 18 h 30 : office de vêpres.
  • 18 h 30 à 19 h : dîner de quelques légumes et fruits accompagnant les restes du pain de midi.
  • 19 h à 19 h 30 : lecture faite par l’un des moines au cloître.
  • 19 h 30 à 20 h : office de complies.
  • vers 20 h : les moines montent au dortoir se coucher sur leur matelas, dans leur habit, une couverture de laine tirée sur eux

C –  une chrétienté désunie après le « grand schisme » de 1054

L’origine est géopolitique : la Papauté, géographiquement éloignée du pouvoir impérial romain de Constantinople, mais proche de celui des royaumes germaniques d’occident (successivement lombard, carolingien puis germanique), a cherché, pour protéger ses intérêts spirituels ou temporels et ses fidèles, pour combattre les hérésies et pour assurer son autorité, l’alliance des pouvoirs proches et encore en recherche de légitimité, plutôt que la protection d’un pouvoir lointain dont la légitimité s’appuyait sur le patriarcat de Constantinople.).

70514_catholiques-orthodoxes-schisme_440x260.jpgManuscrit grec du XVe siècle représentant la déchirure de 1054 entre le pape Léon IX et le patriarche de Constantinople Michel Cérulaire. © Gianni Dagli Orti Aurimages

Au XIIe siècle que les choses se gâtèrent au moment des croisades. Les raisons de cette rupture progressive sont à chercher tant du côté des divergences doctrinales et liturgiques qui couvaient entre les deux Églises depuis le VIIIe siècle, que du côté des rivalités politiques entre les États occidentaux qui commencent à s’affirmer, et l’Empire byzantin dont la puissance décline au XIIe siècle. L’événement déterminant sera finalement le sac de Constantinople par la quatrième croisade en 1204.
Durant 911 ans, chaque Église s’affirme comme l’unique continuatrice de l’Église « catholique et orthodoxe » du premier millénaire (« universelle et juste-croyante » en grec), déniant ce statut à l’autre, qualifiée de schismatique.

II – L’enracinement de la foi : la « descente du ciel sur la terre » (J. Le Goff)

Eglise-d-Aulnoy_ecard.jpg

Eglise d’Aulnoye

A- vivre dans un environnement chrétien

La vie s’écoule au rythme des fêtes religieuses, au son des cloches, ainsi qu’au rythme des travaux des champs.

a) un horizon christianisé: la paroisse est au coeur de la vie des hommes et des femmes.

La religion est visible : églises et cathédrales, chapelles, monastères. Eglises et cathédrales sont les constructions les plus imposantes, situées au coeur des villages et des villes.

Les Eglises sont la plupart du temps entourées d’un cimetière, elles sont situées en hauteur, ce qui ne va pas sans rappeler l’épisode du Sinaï dans la Bible et offre la protection de Dieu. Centre de vie, l’Eglise est le ciment de la communauté rurale qui se regroupe autour des prêtres.

Tout un réseau de paroisses  se développe (2000 en Angleterre par exemple au XIIème siècle, 10000 au XIIIème s) et ces paroisses se regroupent en évêchés, sous l’autorité de l’évêque.

b) un rythme quotidien donnée par l’Eglise (calendrier, fêtes religieuses, grands cycles liturgiques)

La vie est rythmée de la naissance à la mort. Il y a en fait plusieurs rythmes qui s’impose aux hommes, les rythmes de la journée, de la semaine (dimanche, dies dominici), de l’année (grands cycles ecclésiastiques, calendrier liturgique), de la vie (sacrements).

Au jour le jour, la Messe (Ite, missa est)
lecture des évangiles (εὐαγγέλιον : bonne nouvelle ; Marc, Matthieu, Luc et Jean), chants, prière collective, eucharistie (offrande, consécration et communion).

Dans l’année, les fêtes (Calendarium Romanae Ecclesiae) (exemple de l’année 2011/2012)

  • 8 mars 2011, Mardi gras (fin du Carnaval)
  • 9 mars 2011, Dies Cinerum (début du Carême)
  • 25 mars 2011, Annuntiatio (Annonciation)
  • 17 avril 2011, Dominica in Palmis (entrée à Jérusalem)
  • 21 avril 2011, Dies Cenae Domini (Jeudi saint)
  • 22 avril 2011, Dies Passionis (Vendredi saint)
  • 23 avril 2011, Sabbatum Sanctum (dernier jour du Carême)
  • 24 avril 2011, Dominica Resurrectionis Domini (Pâques)
  • 2 juin 2011, Ascensionis Domini (Ascension)
  • 12 juin 2011, Pentecoste (Pentecôte)
  • 15 août 2011, Assumptione Mariae Virginis (Assomption)
  • 1er novembre 2011, Omnium Santorum (Toussaint)
  • 2 novembre 2011, omnium defunctorum (fête des morts)
  • 28 novembre 2011, Adventus (début de l’Avent)
  • 25 décembre 2011, Christi Natalis (Noël)
  • 6 janvier 2012, Sollemnitas Epiphaniae Domini (visite des mages, début du Carnaval)
  • 2 février 2012, In Preasentatione Domini (Chandeleur)

Au cour d’une vie, les sept sacrements

baptême, eucharistie, confirmation, pénitence, mariage, ordination, extrême-onction.

Paris, Sainte Chapelle, Vitrail, Scene de bapteme (Paris, dernier quart du 12e).jpg

Paris, Sainte Chapelle, scène de Baptême

Vitrail_représentant_L’institution_de_l’Eucharistie,_la_Cène,_dans_l’église_Saint-Sulpice_à_Breteuil-sur-Iton.jpg

L’institution de l’Eucharistie, la Cène, dans l’église Saint-Sulpice à Breteuil-sur-Iton

Tous ces Rites ne sont pas fixes, ils évoluent dans le temps

  • 604, Grégoire Ier : réforme liturgique (chant)
  • 1085, Grégoire VII : réforme grégorienne (nicolaïsme, simonie, Querelle des investitures)
  • 1123, concile de Latran I : réaffirmation de la discipline (fin de la Querelle des investitures)
  • 1139, concile de Latran II : réaffirmation de la discipline
  • 1179, concile de Latran III : réaffirmation de la discipline
  • 1215, concile de Latran IV : réaffirmation de la discipline
Invention de la fête des morts, de la Chandeleur, des pèlerinages, du purgatoire…

B – Croyance personnelle et pratique collective

=> de la paroisse au pèlerinage : prédication et enseignement, culte des saints, grandes capitales

=> renforcement des grandes croyances, dont le jugement dernier

Sillegny, église Saint-Martin, detail de la fresque du jugement dernier

Sillegny,_église_Saint-Martin,_detail_de_la_fresque_du_jugement_dernier.jpg

a) Des croyances et des pratiques partagées : rites et Δόγμα (opinion, dogmes)

Le christianisme est une religion monothéiste, la recherche du Salut est la valeur suprême qui anime les hommes car cela seul offre la vie  après la mort et le Jugement dernier (la vie éternelle de l’âme)

La duchesse Marguerite d’York pratiquant les sept oeuvres de miséricorde. Miniature de Dreux Jean, extraite d’un manuscrit bruxellois de 1468-1477. Bruxelles, Bibl. Royale. Ms 9296, f°1.
Reproduit dans Walter Prevenier et Wim Blockmans, Les Pays-Bas Bourguignons, Fonds Mercator, 1985

charite1.jpg

Donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir celui qui est sans vêtement, accorder l’aumône au pélerin

                   charite4charite2.jpg

Visiter les prisonniers, soigner les malades, prier pour les morts

Profession de foi (profiteor) chrétienne, selon la définition du concile de Nicée en 325 (Symbole de Nicée), modifié au concile de Constantinople en 381, puis de Tolède en 589.

Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, factorem caeli et terrae, visibilium omnium et invisibilium.
Et in unum Dominum Iesum Christum, Filium Dei unigenitum, et ex Patre natum ante omnia saecula. Deum de Deo, Lumen de Lumine, Deum verum de Deo vero, genitum, non factum, consubstantialem Patri ; per quem omnia facta sunt. Qui propter nos homines, et propter nostram salutem descendit de caelis. Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine, et homo factus est. Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato, passus, et sepultus est. Et resurrexit tertia die, secundum Scripturas, et ascendit in caelum, sedet ad dexteram Patris. Et iterum venturus est cum gloria, iudicare vivos et mortuos, cuius regni non erit finis.
Et in Spiritum Sanctum, Dominum et vivificantem, qui ex Patre Filioque procedit. Qui cum Patre et Filio simul adoratur et conglorificatur : qui locutus est per prophetas. Et unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam. Confiteor unum baptisma in remissionem peccatorum. Et expecto resurrectionem mortuorum, et vitam venturi saeculi. Amen.

Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible.
Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles. Il est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père, et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut il descendit du ciel. Et il a pris chair de la Vierge Marie par l’Esprit Saint, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion, et fut mis au tombeau. Et il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures, et il monta au ciel, il est assis à la droite du Père. Et il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts, son règne n’aura pas de fin.
Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, qui procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire : il a parlé par les prophètes. Je crois en une, sainte, catholique et apostolique Église. Je déclare qu’il n’y a qu’un seul baptême pour le pardon des péchés. Et j’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen.

b) Vade Retro !

Eloigner la perspective de l’enfer est la préoccupation spirituelle majeure. Cela se mesure dans la vie quotidienne avec des gestes, des prières, individuelles ou collectives, des rites, des pèlerinages.

L’affluence des pèlerins à Rome pour le jubilé de 1300, enluminure tirée de Giovanni Sercambi, Chroniques, manuscrit du début du XVe siècle

Sans-titre2.jpg

Pèlerinages : ce sont des voyages à but religieux. Il en existe à différentes échelles. Sur le continent européen, hormis Rome, Saint-Jacques de Compostelle (Galice) est le plus célèbre.

C –  L’Eglise donne son unité à la société

a) une emprise presque totale sur les hommes

=> contrôle des comportements (rôle des prêtres / confession)

Le prêtre est un médiateur entre peuple (majoritairement analphabète) et savoir, culture religieuse. Le chrétien a des obligations : assister à la messe dominicale, reconnaître ses péchés lors de la confession, recevoir l’eucharistie.

=> nouvelle culture née de la place de l’Eglise (croisades, mariage, commerce et interdiction de l’usure)

 a-3-.jpgVitrail, mariage, cathédrale de Chartres, XIIème s.

L’Église se fixe comme objectif de moraliser la société. Cela conduit à l’intransigeance envers les comportements jugés déviants. L’Eglise est présente à chaque moment important de la vie, chaque rite de passage (naissance, mariage, décès).

L’Église tente de contenir la violence féodale, de la canaliser (ex : croisades, expéditions militaires à buts religieux). Les papes tentent même de devenir plus puissants que les rois, notamment avec l’arme de l’excommunication.

Lettre de Grégoire VII à l’apôtre Pierre, carême 1076, in Monumenta Germaniae Historica, Berlin, 1920- 1930, p. 270-271, traduit et commenté dans Ch. Brooke, L’Europe au milieu du Moyen Âge, éditions Sirey, Paris, 1967, p. 255-256.

Ô bienheureux Pierre, prince des apôtres… je t’en prie, écoute-moi qui suis ton serviteur, que tu as nourri dès l’enfance, et préservé jusqu’à ce jour de la main des méchants, qui m’ont haï et me haïssent parce que je te suis fidèle. Tu m’es témoin, ainsi que ma souveraine, la Mère de Dieu, ainsi que le bienheureux Paul, ton frère entre tous les saints, tu m’es témoin que la Sainte Église romaine m’a porté malgré moi à son gouvernail ; […] Fort de cette confiance, pour l’honneur et la défense de ton Église, de la part du Dieu tout puissant Père, Fils et Saint Esprit, en vertu de ta puissance et de ton autorité, j’interdis au roi Henri, fils de l’empereur Henri, qui s’est élevé contre ton Église avec une insolence inouïe, le gouvernement de tout le royaume des Teutons et de l’Italie, je relève tous les chrétiens du serment qu’ils lui ont prêté ou qu’ils lui prêteront, et je défends que toute personne lui obéisse comme à un roi. Que celui qui s’efforce d’amoindrir l’honneur de ton Église, perde lui-même l’honneur qu’il parait avoir. Comme il a dédaigné d’obéir en chrétien, et n’est pas revenu à Dieu, qu’il a abandonné en communiquant avec des excommuniés, en méprisant les avis que je lui avais donnés pour son salut, tu le sais, en s’efforçant de déchirer ton Église… ; pour tout cela, je le lie, en ton nom, au lien de l’anathème […].

III – La chrétienté en expansion du XIème au XIIIème siècle

1024px-Spread_of_Christianity_to_AD_600_(1).png

1024px-Carte_de_la_premiere_croisade.jpg

 A- les vagues missionnaires

  • évangélisation sur la baltique (ex : Olaf et la Norvège) ou en Europe centrale (cf Stephane en Hongrie)

220px-Olof_Overselo.jpg

Saint Olaf, fresque de l’église d’Överselö (Suède).

  • intégration de nouvelles populations : définition d’une culture commune en Europe
    (croyances pratiques sacrements…)

B – Un nouveau dynamisme : l’expansion par les croisades.

  • Reprise de l’évangélisation, vers le nord et l’Est de l’Europe.
  • Appels à la croisade en Orient (pour le contrôle des lieux saints de Palestine mais également pour diminuer l’influence de l’Empire byzantin, orthodoxe) Une nouvelle vision pour l’Eglise, d’Urbain II à la fondation des Etats Latins
  • 300px-Etats_latins_d'Orient_XIIe_s.JPG

Urbain II, appel du concile de Clermont, 27 novembre 1095.
selon Foucher de Chartres, Gesta Francorum Jerusalem Expugnantium, XIIe siècle.

Comme la plupart d’entre vous le savent déjà, un peuple venu de Perse, les Turcs, s’est avancé jusqu’à la mer Méditerranée, au détriment des terres des chrétiens. Beaucoup sont tombés sous leurs coups ; beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu. Aussi je vous exhorte et je vous supplie, et ce n’est pas moi qui exhorte, c’est le Seigneur lui- même, vous, les hérauts du Christ, à persuader à tous, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent, chevaliers, piétons, riches ou pauvres, par vos fréquentes prédications, de se rendre à temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste loin de nos territoires. Je le dis à ceux qui sont ici, je le demande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne. À tous ceux qui y partiront et qui mourront en route, que ce soit sur les terres ou sur mer ou qui perdront la vie en combattant les païens, la rémission de leurs péchés sera accordée. Et je l’accorde à ceux qui participeront au voyage, en vertu de l’autorité que je tiens de Dieu. Quelle honte, si un peuple aussi méprisé, aussi dégradé, esclaves, démons, l’emportait sur la nation qui s’adonne au culte de Dieu et qui s’honore du nom de chrétienne ! Quels reproches le Seigneur lui- même nous adresserait si vous ne trouviez pas d’hommes qui soient dignes, comme vous du nom de chrétiens. Qu’ils aillent donc au combat contre les infidèles, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles. Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! […] Ils étaient ici tristes et pauvres : ils seront là-bas joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Seigneur ; là-bas, ils seront ses amis.

1ere croisade.jpg

Prise de Jérusalem, Chronique anonyme de la première croisade, XIIe siècle.
Le vendredi [15 juillet 1099], de grand matin, nous donnâmes un assaut général à la ville sans pouvoir lui nuire ; et nous étions dans la stupéfaction et dans une grande crainte. Puis, à l’approche de l’heure à laquelle Notre Seigneur Jésus-Christ consentit à souffrir pour nous le supplice de la croix [neuf heures du matin ou midi], […] l’un de nos chevaliers, du nom de Liétaud, escalada le mur de la ville. Bientôt, dès qu’il fut monté, tous les défenseurs de la ville s’enfuirent des murs à travers la cité, et les nôtres les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et les sabrant jusqu’au temple de Salomon, où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles. De son côté, le comte Raymond, placé au midi, conduisit son armée et le château de bois jusqu’au mur. Mais entre le château et le mur s’étendait un fossé, et l’on fit crier que quiconque porterait trois pierres dans le fossé aurait un denier. Il fallut pour le combler trois jours et trois nuits. Enfin, le fossé rempli, on amena le château contre la muraille. À l’intérieur les défenseurs se battaient avec vigueur contre les nôtres en usant du feu et des pierres. Le comte, apprenant que les Francs étaient dans la ville, dit à ses hommes : « Que tardez-vous ? Voici que tous les Francs sont déjà dans la ville. » L’émir qui commandait la tour de David se rendit au comte et lui ouvrit la porte à laquelle les pèlerins avaient coutume de payer tribut. Entrés dans la ville, nos pèlerins poursuivaient et massacraient les Sarrasins jusqu’au temple de Salomon, où ils livrèrent aux nôtres le plus furieux combat pendant toute la journée, au point que le temple tout entier ruisselait de leur sang. Enfin, après avoir enfoncé les païens, les nôtres saisirent dans le Temple un grand nombre d’hommes et de femmes, et ils tuèrent ou laissèrent vivant qui bon leur semblait. Au dessus du temple de Salomon s’était réfugié un groupe nombreux de païens des deux sexes, auxquels Tancrède avait donné sa bannière. Les croisés coururent bientôt par toute la ville, raflant l’or, l’argent, les chevaux, les mulets et pillant les maisons qui regorgeaient de richesses. Puis, tout heureux et pleurant de joie, les nôtres allèrent adorer le sépulcre de notre Sauveur Jésus et s’acquittèrent de leur dette envers lui. Le matin suivant, ils escaladèrent avec précaution le toit du Temple, se jetèrent sur les Sarrasins, mâles et femelles, les décapitèrent à l’épée nue. Certains se jetèrent dans le vide du haut du Temple. À la vue de ce spectacle, Tancrède fut en grande colère.

jerusalem

Prise de Jérusalem, 1099, ms BNF

• Amorce de la reconquista dans la péninsule ibérique.

C –  Exclusion et répression

1) Faire face aux hérésies

Les critiques contre l’Eglise existent évidemment dans la société médiévale, ces critiques sont à l’extérieur de l’Eglise ou en son sein même. Lorsque ces critiques sont trop importantes, et qu’elles finissent par proposer une autre vision du croire, ou un croire autrement, alors, elles deviennent « hérésies ». Ceci est important car l’hérésie n’existe pas en tant que tel, l’hérésie n’est qu’une appellation de l’Eglise pour qualifier une pratique que l’Eglise nomme déviante.

C’est dans la première moitié du XII ème siècle que les autres croyances prennent corps essentiellement : par exemple, les Vaudois dans la région lyonnaise, qui réclamaient le droit de prêcher pour tous y compris pour les femmes, tout en suivant un idéal d’absolue pauvreté.

Pierre Valdo ou Pierre Valdès était un riche marchand de Lyon qui après un prêche qu’il avait entendu avait abandonné toutes ses richesses pour « vivre nu, comme le Christ nu ». Il légua tous ses biens à sa femme et plaça ses filles à Fontevrault. Il commença à prêcher ainsi à Lyon et fit des disciples. Expulsés par l’Evêque qui refusait que des laïcs prêchent, Valès et ses disciples vécurent comme ouvriers agricoles, faisant l’aumône et préchant de village en village. Les vaudois rencontrèrent un vif succès, en Provence, en Italie du Nord, plus tard en Bohème. Contrairement à ce qu’en disait l’Eglise, les vaudois n’ont semble-t-il pas voulu rompre avec Rome, même s’ils prêchaient sans être ordonnés et refusaient de se soumettre à cette injonction. En 1184, ils furent excommuniés. Toutefois, au début du XIII siècle, en 1206, le pape Innocent III était même prêt à négocier avec les vaudois, mais la branche italienne du mouvement après un moment de réintégration dans l’Eglise fut définitivement exclue et excommuniée tout comme l’ensemble des vaudois au concile de Latran en 1215. Cet idéal de pauvreté ne fut cependant pas sans lendemain. Il inspira en Italie du Nord notamment un grand nombre de mouvements tous déclarés hérétiques et tous pourchassés comme les Apostoliques de Segarelli ou encore les radicaux de l’ordre des frères mineurs et des dolciniens, disciples de Fra Dolcino qui promettait la vie apostolique du Christ, rejetant les richesses dans une pauvreté absolue, communiant dans l’amour avec tous les êtres vivants, animaux y compris, mais qui n’hésitait pas semble-t-il à dépouiller les hommes de leurs biens, justement.

En 1209  saint François d’Assise, fils d’un riche marchand de cette ville d’Italie centrale, par réaction contre la puissance grandissante de l’argent dans la société ecclésiastique et laïque fonda à son tour un mouvement mendiant. Contrairement aux autres mouvements, celui-ci, parce qu’il respectait scrupuleusement le clergé fut toléré par l’Eglise. Les franciscains ne possédaient pas de biens, ils vivaient de leur travail, souvent agricole eux aussi, ou d’aumônes et prêchaient dans les villes en errant de village en village.

La menace cathare fut cependant celle qui questionna le plus l’Eglise, ce mouvement était localisé dans le sud de la France, mais aussi en Corse, en Italie du nord, en Rhénanie. Il prit un tel essor qu’Innocent III décida là aussi d’agir. Il confia la mission de combattre la catharisme d’abord aux cisterciens, puis aux franciscains, mais bientôt décida d’une croisade contre cette hérésie, la Croisade des Albigeois. Véritable guerre, cette croisade visait à l’éradication pure et simple de cette religion. Il s’agissait aussi pour le roi de France de dominer tout le Languedoc et l’Aquitaine en prenant possession des terres du comte de Toulouse. La lutte contre les cathares prit fin avec la chute de la forteresse de Montségur en 1244.

 

ŸOn sait  peu  de choses sur l’organisation et les conceptions des cathares car l’essentiel de la documentation est celle de l’Eglise elle même. Cette religion proposait néanmoins une conception différente de la société, mais aussi de la croyance et de la pratique : interprétation différente des évangiles, rejetant notamment des sacrements de l’Église romaine et de certains rites (baptême d’eau, culte des reliques, mariage, etc.). Point n’était besoin de prêtres dans la médiation avec Dieu, les « bons hommes » ou les « parfaits » pouvaient agir seuls . Ils ne reconnaissaient aucun sacrement, n’avaient pas de temple ou Eglise, et prêchaient quand l’occasion se présentait. Ces parfaits suivaient en outre une vie très stricte, chasteté, interdits alimentaires…

Pour les cathares, qui se nommaient, « bons hommes » et bonnes femmes », le monde était en lutte permanente entre le Bien et le Mal (ceci était déjà présent chez Zoroastre, prophète perse du VIIème s avant J.C. et cette conception a sans doute été reprise au IIIe siècle après J.-C. par Manès, fondateur de la doctrine manichéenne). Cette conception chez les cathares trouvait toutefois son origine dans le christianisme et eux mêmes  cherchaient à revenir à une Église pauvre et pure (cathare, du  grec catharos, signifie pur). Pour eux, le but de tout homme était d’atteindre la pureté de l’âme. La vie terrestre n’était en ce sens qu’une épreuve, durant laquelle l’homme devait combattre avec fermeté le Mal : la matière, la chair, les plaisirs, tout ce qui compose un besoin grossier ; le Bien étant l’âme purifiée par une conduite appropriée. Ceux qui réussissaient à combattre avec bonheur le Mal, obtenaient pour l’âme de vivre éternellement dans le Bien après la mort (royaume de Dieu), les autres étant condamnés à une éternelle errance (enfer ou réincarnation?) Ainsi donc la mort n’était pas crainte, elle fut un passage, voire une délivrance.

2) Vers une société de persécution

Combattre les hérésies

Peu à peu l’attitude de l’Eglise se fait donc excluante et répressive. Comme on l’a dit, face aux Cathares, la réponse a été graduée, progressive. On a d’abord envoyé des missionnaires, des combats rhétoriques de défense de la foi ont pris place, des moines furent envoyés pour tenter de ramener dans la foi chrétienne les cathares, en vain. Même Saint Dominique (fondateur de l’ordre des Dominicains), n’obtint qu’un succès limité. Le pape en vint progressivement à penser qu’il fallait mener contre eux une guerre sainte.

Cette idée de guerre sainte a alors permis la mise en place d’un arsenal juridique contre l’hérésie avec la création vers 1231-1233 du  tribunal de l’Inquisition chargé de convertir les hérétiques.

800px-Berruguete_ordeal.jpg

Dispute entre saint Dominique et des Albigeois, où les livres des deux parties furent jetés au feu pour une ordalie. L’histoire raconte que ceux de saint Dominique furent miraculeusement préservés des flammes. Peinture par Pedro Berruguete.

ŸPlus tard, le Rois de France et le pape confièrent à Simon de Montfort le soin de mener une guerre armée contre les cathares, défendus par le roi d’Aragon et le comte de Toulouse, Raymond. Par le traité de Meaux, signé en 1229, le comte de Toulouse s’engagea à demeurer fidèle au roi et à l’Eglise catholique, à mener une guerre intraitable contre les hérétiques et à marier sa fille unique au frère du nouveau roi de France, Louis IX, afin de préparer le rattachement du Languedoc à la France. Après la signature du traité, le tribunal d’Inquisition fut créé et confié à une poignée de dominicains. Toutefois cela ne suffit pas et les derniers cathares du Languedoc furent écrasés avec la prise de Montségur en 1244.

Inquisition

• 1184, bulle Ab Abolendam du concile de Vérone, usage du bûcher ;
• 1215, canon 3 du concile de Latran IV organisant les tribunaux pour les cathares ;
• 1222, premiers tribunaux en Italie, puis Narbonne (1233), Albi (1234) et Toulouse (1235)
• 1224, la « Loi du Feu » de Frédéric II (« Quiconque aura été manifestement convaincu d’hérésie par l’évêque de son diocèse sera, sur le champ, livré aux autorités séculières de l’endroit et condamné au bûcher. Si les juges pensent devoir lui conserver la vie, on lui tranchera la langue, qui n’a pas hésité à blasphémer la foi catholique ») ;
• 1229, mise en place de la procédure inquisitoriale ;
• 1232, bulle Excommunicamus, Grégoire IX s’appuie officiellement sur les Dominicains ;
• 1252, autorisation de la torture et de la confiscation des biens.

« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens! »

C’est à l’époque du pape Innocent, prédécesseur du pape Honorius, qui est maintenant à la tête de l’Église, alors que durait encore le conflit entre Philippe et Othon, rois des Romains, que sur l’instigation du diable les hérétiques albigeois se mirent à pulluler, ou plutôt, plus exactement, à atteindre leur maturité. Leurs forces étaient si solides que chez ces gens-là tout bon grain de foi semblait se transformer en ivraie d’erreur. Les abbés de notre ordre furent envoyés avec quelques évêques pour arracher cette mauvaise herbe par la houe de la prédication catholique. Mais devant la résistance de l’ennemi qui l’avait semée, leurs résultats furent médiocres.
Le novice : Qui fut à l’origine de leur erreur ?
Le moine : Leurs hérésiarques avaient emprunté à la doctrine de Manès ainsi qu’aux erreurs que, dit-on, Origène avait proférées dans le Periarchon, en y ajoutant même plusieurs points, qu’ils faisaient semblant de tirer de leur cœur. Ils croient avec Manès en deux principes, un dieu bon et un dieu mauvais, c’est-à-dire le diable, dont ils disent qu’il a créé tous les corps, comme le dieu bon a créé toutes les âmes.
Le novice : Moïse confirme que Dieu créa et les corps et les âmes, en disant [Genèse 2, 7] : « Dieu modela l’homme, c’est-à-dire le corps, avec la glaise du sol, et insuffla dans ses narines une haleine de vie », c’est-à- dire l’âme.
Le moine : S’ils recevaient Moïse et les Prophètes, ils ne seraient pas hérétiques. Ils nient la résurrection des corps. Que les vivants puissent apporter un quelconque bénéfice aux morts les fait rire. Aller à l’église ou y prier, rien de cela n’est utile, disent-ils. En cela, ils sont pires que les Juifs et les païens car ils y croient. Ils ont rejeté le baptême ; ils blasphèment le sacrement du corps et du sang du Christ.
Le novice : Mais pourquoi donc endurent-ils des chrétiens de si dures persécutions, s’ils n’en attendent aucune récompense dans le futur ?
Le moine : Ils disent que les esprits attendent la gloire. Un moine de la suite des abbés susdits, remarquant un chevalier assis sur son cheval et qui était en train de parler avec son laboureur, et pensant que c’était un hérétique – et il avait raison -, s’approcha et lui dit :
Dites-moi, homme sage, à qui est ce champ ? C’est le mien, lui répondit-il.
Et de son fruit, ajouta alors le moine, qu’en faites-vous ? Moi et mes proches, dit-il, nous en vivons, et je donne même quelque chose aux pauvres.
Qu’espérez-vous de bon de cette aumône ? dit le moine. C’est pour que mon esprit continue de se comporter glorieusement après la mort, répondit le chevalier.
Et où va-t-il donc ? dit le moine. C’est selon son mérite, dit le chevalier. S’il se comporte bien durant la vie, il en aura grand mérite auprès de Dieu, et sortant de mon corps, il entrera dans le corps de quelque futur prince ou roi ou de quelque autre personnage illustre, où il goûtera des délices ; si au contraire il se comporte mal, il entrera dans le corps d’un pauvre et d’un miséreux, où il souffrira. Cet insensé croyait, tout comme les autres Albigeois, que l’âme passe selon ses mérites dans divers corps, et même dans ceux des animaux et des serpents.
Le novice : Saleté d’hérésie !
Le moine : L’erreur des Albigeois prit une telle ampleur qu’en peu de temps elle infecta jusqu’à mille cités et si elle n’avait pas été réprimée par le glaive des gens de foi, je pense qu’elle aurait corrompu toute l’Europe. L’an du Seigneur 1210, l’on prêcha la croix dans toute l’Allemagne et en France, et se levèrent contre eux, l’année suivante, en Allemagne, Léopold, duc d’Autriche, Engelbert, prévôt de Cologne, et qui en devint par la suite archevêque, son frère Adolphe, comte de Berg, Guillaume comte de Juliers, ainsi que d’autres hommes de diverses condition et dignité. Cela se fit également en France mais aussi en Normandie et en Poitou. Le chef et le prédicateur de tous était Arnaud, abbé de Cîteaux qui devint ensuite archevêque de Narbonne. Ils arrivèrent à une grande cité qui s’appelait Béziers, où l’on disait qu’il y avait plus de 100 000 hommes, et l’assiégèrent. À leur vue, les hérétiques urinèrent sur le livre du sacré Évangile, le lancèrent du haut des remparts en direction des Chrétiens et, après lui avoir décoché des flèches, crièrent : « Voilà votre loi, misérables ! ». Mais le Christ, père de l’Évangile, ne laissa pas impunie l’injure qui lui avait été faite. En effet, quelques piétons, tout brûlants du zèle de la foi, semblables à des lions, à l’exemple de ceux dont on parle dans le livre des Maccabées [Maccabées 11, 11], posèrent des échelles et escaladèrent avec intrépidité les remparts. Alors que les hérétiques étaient providentiellement terrifiés et perdaient pied, ils ouvrirent les portes à ceux qui les suivaient et prirent la ville. Apprenant par leurs aveux que les Catholiques étaient mêlés aux hérétiques, ils dirent à l’abbé : « Que devons-nous faire, Seigneur ? Nous ne pouvons distinguer les bons des mauvais. » L’on rapporte que l’abbé, craignant, autant que tous les autres, que ceux qui restaient ne fissent semblant d’être Catholiques par peur de la mort et ne revinssent après leur départ à leur perfidie, répondit : «Tuez les tous, Dieu reconnaitra les siens!».

Caesarius von Heisterbach (moine cistercien), Dialogus magnus visionum Miraculorum, 1219-1223. Traduction J. Berlioz, Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ; la croisade contre les albigeois vue par Césaire de Heisterbach, Portet-sur-Garonne, 1994.

Albigeois.jpg

Enluminure représentant les cathares expulsés de Carcassonne en 1224.

Le sort des juifs

Un antijudaïsme récurrent : les communautés juives sont victimes de persécution, de violences. Certains métiers leur sont interdits, ils sont expulsés des royaumes (plusieurs fois en France entre 1182 et 1306). Ce combat suppose alors une alliance entre le pouvoir spirituekl (l’Eglise) supposé trouver et accuser et le pouvoir temporel (politique des rois) supposé punir. En 1215, le quatrième concile œcuménique du Latran (« Latran IV »), convoqué sur l’initiative du pape Innocent III, décide qu’ils doivent porter une marque distinctive: la rouelle (étoffe rouge ou jaune en forme de cercle, cousue sur les vêtements) en France, un signe en forme de Tables de la Loi en Angleterre le concile leur interdit également d’occuper des fonctions d’autorité, d’avoir des relations sexuelles avec les chrétiens, de sortir pendant la Semaine sainte.

Concile de Latran IV, canons 68 et 69, 1215.

Dans certaines provinces, les habits des juifs et des sarrasins se distinguent de ceux des chrétiens, mais que dans d’autres, un degré de confusion se produit, de sorte qu’ils ne peuvent pas être reconnus par aucune marque distinctive. Comme résultat, par erreur, des chrétiens ont des rapports sexuels avec des femmes juives ou sarrasines. De façon que le crime d’un tel mélange maudit ne puisse plus avoir d’excuse dans le futur, nous décidons que les juifs et les sarrasins des deux sexes, dans toutes les terres chrétiennes, se distinguent eux-mêmes publiquement des autres peuples par leurs habits. Conformément au témoignage des Écritures, un tel précepte avait déjà été donné par Moïse (Lévitique 19 ; Deutéronome 22). Les jours de lamentation et le dimanche de la Passion, les juifs devront s’abstenir de paraître en public ; certains d’entre eux, en effet, nous l’avons appris, osent en de tels jours arborer leurs plus beaux habits, et se moquent des chrétiens qui portent des signes de deuil en mémoire de la très sainte Passion.[…] Il serait absurde de laisser les blasphémateurs du Christ exercer quelque pouvoir sur des chrétiens.

A la fin du XIIIe, l’Eglise  parvient ainsi à faire refluer plutôt efficacement de son point de vue les superstitions et les hérésies, à contrôler les grands de la société et à les soumettre plus ou moins en leur proposant de mettre leur pouvoir au service de l’Eglise, à encadrer toutes les pratiques, politiques, économiques, culturelles de la société.

BIBLIO/SITO

blog de laurent barcelo 

  • – C. GAUVARD, A. DE LIBERA, M. ZINK (s. d. ), Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, coll. « Quadrige », 2002.
  • – J. BASCHET, La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Aubier, 2006
  • – J. LE GOFF, La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, Flammarion, coll. « champs» 1997 (rééd)
  • – C. DEREMBLE, L’art et la foi au Moyen Age, Documentation Photographique, 1997.
  • – J. BASCHET, La chrétienté occidentale, représentations et pratiques sociales, Documentation Photographique n° 8047, 2005.
  • – A. VAUCHEZ, Chrétiens du Moyen Age, Documentation Photographique n° 6104, 1989.
  • – « Les bâtisseurs de cathédrales : les secrets des chefs d’œuvre »,  dossier spécial, L’Histoire, n°249, décembre 2000.