De nouveaux horizons au XVIème siècle : Le livre à la Renaissance (des années 1470 à1560)

  • Document n° 1. Bible à 42 lignes , dite aussi Bible de Gutenberg ou Bible Mazarin

73199-004-CCA7ED6CDocument n° 2. Marque d’imprimeur : Michel Vascosan, Paris, vers 1555

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  • Document n° 3. Extraits d’une lettre de Plantin à Grégoire XIII
  • Document n° 4. Atelier de Plantin à Anvers

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  • Document n° 5. Carte de la diffusion de l’imprimerie en Europe (1445-1500) et des ouvrages de Plantin et de ses gendres

La Renaissance n’est pas l’époque de l’apparition du livre mais celle de la révolution que représente le passage du livre manuscrit, unique, au livre imprimé à des centaines ou des milliers d’exemplaires. Toutefois, si l’imprimerie entraîne une marginalisation du livre manuscrit, la production de celui-ci est moins négligeable qu’on ne le suppose a priori et se perpétue bien au delà du XVI e siècle. Les documents proposés conduisent à un commentaire autour de la révolution que représente le livre « imprimé » -comme objet produit par une technologie innovante, l’imprimerie. -comme marchandise au cour d’une économie mettant en jeu des producteurs, des fabricants, des marchands, des clients. Innovations et stratégies commerciales élargissent rapidement une offre qui rencontre un marché en expansion. Un texte ne devient pas de lui-même un livre. -comme support aux grands débats suscités par l’humanisme et par les réformateurs religieux. Outil de contestation, de normalisation, de polémique, de controverse, il devient un objet incontrôlable.

I – .Un livre « imprimé » (doc. 1,4)

La Bible de 42 lignes est le premier livre connu (doc.1). Commencée en 1452 et achevé en août 1454. Elle tire son nom du nombre de lignes par page. Imprimée sur deux colonnes, de format in-folio, elle constitue un monument typographique de 1 282 pages qui nécessita 3 350 000 signes et environ 350 caractères typographiques différents inspirés de l’ écriture gothique des manuscrits liturgiques. Ce livre, présenté à juste titre comme une révolution qui a transformé l’histoire de l’humanité, est l’oeuvre de Johann Gensfleich, dit Gutenberg.

A – Invention de l’imprimerie

L’invention de l’imprimerie relève avant tout d’une combinaison de techniques connues, de leur perfectionnement (papier, encre, presse à imprimer), la contribution majeure de Gutenberg constituant en l’invention d’une méthode efficace pour fondre des caractères calibrés, rigoureusement identiques, mobiles et résistants. La fabrication du papier: inventé en Chine, utilisé dans le monde musulman, le papier pénètre dans les péninsules ibérique et italienne vers le XII es.. Fragile, poreux, et de mauvaise tenue, le papier fie s’impose au coûteux parchemin qu’au XV es. lorsque les chancelleries l’ adoptent comme brouillon, le prix baissant grâce au perfectionnement de sa fabrication et de la qualité du produit. Installés près des villes qui leur procurent la matière première, de vieux chiffons, les capitaux et des débouchés, les moulins à papier se multiplient tout au long du XV es. notamment en France et en Italie. – L’encre utilisée pour les parchemins, faite à base de noir de fumée et d’huile de lin, était trop fluide pour être utilisée sur le papier, la cellulose buvant l’encre sans la fixer. Le progrès consista à mélanger de la suie ou de la noix de galle additionnée de vitriol et de gomme arabique avec de l’ essence de térébenthine (encre grasse). Méthode de fonte et d ‘ alignement de caractères mobiles redécouvertes par l’ orfèvre Gutenberg (typographies chinoise, caractères mobiles en argile, et coréenne, caractères mobiles en métal). Il apprit d’abord à tailler des lettres dans un petit bâtonnet d’acier afin de formater la matrice en cuivre en frappant dessus avec le poinçon réalisé. Il élabore ensuite un moule à main ajustable, dans le fond duquel il pourrait placer la matrice et dans lequel on coulait de l’étain à l’aide d’une cuiller. Par la suite on ajouta du plomb et de l’antimoine car les caractères en étain s’usaient très vite. Les corps de caractères devaient être les plus standardisés possibles pour éviter les « lignes dansantes ». Ce procédé produisit les premiers jeux de signes typographiques. La presse à imprimer relève d’une technologie connue depuis l’Antiquité : une vis d’ Archimède et un levier (doc. 4). L’innovation de Gutenberg réside dans une application à une forme contenant des caractères mobiles indépendants.

B -. Diffusion de l’imprimerie (doc. 5)

Au début du XVI e siècle, entre 240 et 270 villes disposent d’ateliers d’imprimerie (environ 80 en Italie et 60 en Allemagne, 36 en France, 32 en Espagne et au Portugal). Certaines d ‘ entre elles disposent de plusieurs ateliers comptant plusieurs presses. Vingt ans après la première impression de Gutenberg, la carte de l’imprimerie fait déjà apparaître la nouvelle répartition qui servira de trame jusqu’aux années 1560. Au réseau rhénan, qui reste important de Bâle à Anvers et Deventer en passant par Strasbourg, Cologne et Spire, se sont ajoutés plusieurs pôles : l’Italie septentrionale qui est très vite dominée par Venise et la Vénétie, mais où Florence, Rome, Bologne et Milan occupent une non négligeable ; l’Allemagne méridionale (Augsbourg, Nuremberg) et orientale (Leipzig, Lubeck) ; le royaume de France où s’impose rapidement Paris suivi seulement par Lyon qui rivalise difficilement. Au milieu du XVIe s. la diffusion s’est poursuivie à la fois par une densification du mai llage dans les pays qui ont connu les premiers temps du phénomène (Allemagne, Pays-Bas, Italie du Nord, France) et par le développement des ateliers dans les royaumes ibériques (Barcelone, Valence, Séville, Burgos) et dans le royaume d’’Angleterre (Oxford, Cambridge Londres, Westminster, York). Apparition de villes neuves liées au processus confessionnel (Wittenberg à partir de 1520 et Genève à partir des années 1540). Typologie urbaine: villes universitaires (Paris, Bologne, Oxford … ), villes épiscopales (Cologne, Lyon…) , villes- capitales (sièges d’institutions politiques et judiciaires: Rome, Milan, Paris, Londres…), villes commerçantes (Anvers, Augsbourg, Nuremberg, Venise…). Ce mouvement de diffusion a pour moteurs à la fois les commanditaires (ecclésiastiques, universitaires, mécènes) et la mobilité des typographes allemands qui vont de cité en cité pour proposer leur compétences. Dans un second temps, dès la fin du XVe siècle, l’établissement des premiers grands maîtres-imprimeurs renforce telle ou telle localisation (A. Manuce à Venise)

C – Uniformisations et sophistication du « livre-objet »(doc 1,2,3)

Ce mouvement de diffusion s’accompagne d’un processus d’uniformisations (caractères, organisation du volume ), de sophistications, inconnues jusqu’alors dans la fabrication du livre manuscrit. Pour tous ces aspects, des libraires-imprimeurs (A. Manuce, R. Estienne, E. Dolet, J. Plantin par exemple ) jouent un rôle fondamental. Le double processus d’uniformisation et de sophistication du livre touche d’abord les caractères qui existent dans plusieurs modèles en 1450 : la gothique des écrits scolastiques – avec la «lettre de somme » ou rotonda ; la gothique plus grande, moins ronde avec des brisures dans les caractères ; la gothique bâtarde utilisée dans manuscrits de luxe en langue vulgaire ; la littera antique, la future « romaine », inspirée de la minuscule caroline. Ces catégories sont en fait plus nombreuses avec de multiples variantes régionales. Gutenberg choisit la lettre gothique des clercs. Sous l’influence des grands ateliers, triomphe la lettre romaine … à l’ exception des pays germaniques. Certains inventèrent des caractères auxquels ils attribuèrent leur nom (Garamond, Plantin). AIde Manuce fit tailler les premiers caractères italiques qui devinrent la norme pour les textes classiques et pour la poésie. De nouveaux signes typographiques apparaissent : les accents toniques, les cédilles, les trémas, les apostrophes, et les signes de ponctuation (virgule, deux points, point final) codifiés par Etienne Dolet en 1540. Ce processus de formalisation touche ensuite la présentation même du livre. Le colophon s’installe progressivement au XVIe siècle : au recto du premier feuillet (nom de l’auteur, titre de l’ouvrage, nom de l’imprimeur, lieu et dates d’impression en chiffres romains) avec mention du privilège octroyé pour les autorités. Hiérarchie et disposition des caractères ( ex. en triangle ), encadrement ( colonnes et fronton suggèrent une entrée triomphale), indiquent un souci de lisibilité, le colophon devenant peu à peu une véritable affiche publicitaire. Il est illustré parfois par une gravure soit sur bois (xylographie) ou sur plaque métallique à partir du milieu du XVI e siècle (eau -forte ou taille-douce). Cette illustration qui tend à se répandre répondant à un double souci esthétique et pédagogique. Lettres dédicatoires, avis au lecteur, index et tables des matières accompagnent la division de l’oeuvre en livres et en chapitres (intertitres) et la pagination. Si la disposition en deux colonnes se maintient pour les grands formats, pour les in-quarto et les in-octavo (format portable popularisé par A. Manuce), la colonne seule s’impose en réservant des marges pour la glose. Cette nouvelle présentation de la page s’accompagne c d’une multiplication des sauts de lignes et des alinéas ce qui constituait un indéniable progrès par rapport aux incunables qui étaient peu aérés au plan typographique ( doc. 1 )

II – Une marchandise (doc. 2,3,4,6)

Le livre est d’abord un objet matériel ce qui implique une fabrication, une diffusion, une mise en vente, un acte d’achat c’est-à-dire une économie. Dès la fin du XVe siècle c’est donc une logique commerciale qui va guider l’évolution de l’édition. Les typographes s’effacent devant les libraires ou plutôt les libraire- imprimeurs. Ces marchands du livre élargissent le marché du livre en diversifiant les titres, en augmentant les tirages et en multipliant les éditions. Plus de 35 000 titres furent publiés seulement entre 1450 et 1500. De 27 000 éditions au XVe siècle, on passe à 200 000 et peut -être à 300 000 éditions au siècle suivant.

A – De la fabrication à la vente

La fabrication du livre est concentrée dans l’atelier autour de la presse. Il comprend le maître,. imprimeur, le ou les compositeurs, l’encreur et le tireur qui travaillent directement à la presse et éventuellement un correcteur . Le travail s’accomplit en plusieurs étapes : la préparation du manuscrit relève du maître imprimeur et /ou du libraire-imprimeur qui est en contact avec l’auteur. Ensuite intervient le compositeur qui prend les caractères dans sa casse et les glisse dans le composteur, sorte de réglette sur laquelle se compose la ligne. Les composteurs sont eux-mêmes assemblés sur la galée, un plateau qui correspond à une page, elle-même placée dans la forme, un châssis rectangulaire aux dimensions de la feuille de papier à imprimer. Les pressiers entrent alors en jeu : l’encreur encre la forme ainsi préparée, le tireur fixe la feuille humidifiée sur le tympan, rabat sur elle la frisquette (papier ou parchemin ajouré destiné à protéger les marges), dépose la feuille sur la forme encrée, fait rouler le chariot à l’ aide d’une manivelle pour amener la forme sous la platine et impressionner la forme avant de ramener le chariot à la position de départ et d’enlever la feuille imprimée pour la faire sécher.

La première épreuve est relue par le correcteur avant de lancer l’impression définitive. On peut ainsi imprimer environ 180 feuilles à l’heure, soit 1 300 à 1 500 feuilles recto verso chaque jour. Une fois, les pages imprimées, le relieur les découpait et les reliait en cahiers. Pour éviter les frais de transport trop importants la réalisation des reliures n’était pas systématique et très souvent, les ouvrages se trouvaient conditionnés en « balles » sous forme de feuilles roulées dans des tonneaux. Les belles reliures de carton habillées d’ étoffes ou de maroquin et décorées au fer n’étaient, en général, exécutées que chez les éditeurs de luxe ou chez les libraires, à la demande des clients. Le coût d’un livre est déterminé par les salaires, les prix d’achat du papier et de l’encre, le renouvellement du matériel (presse, fonte de caractères) et sans doute les frais de diffusion. Les frais d’impression sont le plus souvent pris en charge par l’auteur et l’imprimeur (doc. 6). Les auteurs n’avaient donc guère à espérer de rétribution pour leur manuscrit à part une somme éventuellement versée à la remise du document ou l’aide financière d’un mécène. La notion de droits d’auteurs n’existait pas et il arrivait parfois qu’un libraire publia sans l’ autorisation de son créateur ( doc. 7). L’ étape de la vente du livre était bien souvent liée à celle de la production. Tout dépendait de l’échelle à laquelle l’imprimeur travaillait. Les imprim eurs artisans travaillaient à l’échelle d’une ville. Il fallait bien choisir son implantation en fonction du marché potentiel et/ou de sa situation sur les grands axes d’échanges. Dès le début du XVI e siècle des foires au livre internationales avaient un grand rayonnement et focalisaient les ventes (Paris, Lyon, Francfort, Pérouse, Medina del Campo) En conséquence, les artisans choisissaient comme solution d’entrer au service de grands libraires qui disposaient de réseaux commerciaux parfois très étendus et dynamisés par des facteurs démarchant les libraires et clients éventuels et connus pour leurs bibliothèques et leurs goûts eh matière de lecture. Des goûts qui tiennent à la fois aux modes éditoriales et au souci de participer, au moins par la lecture, aux grands débats philosophiques, scientifiques et religieux de leur temps (clercs, princes mécènes, officiers et magistrats, grands marchands et financiers).

B -. Diversification des titres (Doc. a)

Les imprimeurs du XVe siècle choisissent dans l’héritage médiéval ce qui est susceptible de plaire à leur clientèle puis ceux du XVIe siècle font évoluer le corpus de textes imprimés en s’intéressant à toutes les formes d’écrits contemporains et aux auteurs de leur temps utiles pour leur production (doc.6 : Platon, Nouveau Testament, médecine, tragédies grecques) et leur réseau de relations (correspondants d’Erasme pour A. Manuce). Des villes tendent à plus ou moins se spécialiser. Les paramètres qui permettent d’expliquer une orientation éditoriale sont divers et surtout mouvants : milieux intellectuels locaux (producteurs / consommateurs), spécialités universitaires (théologie, droit, médecine), influence politique, groupes de pression économiques. Après 1500, la spécialisation tend à se renforcer avec l’activité dominante de tel ou tel grand libraire-imprimeur et la territorialisation confessionnelle à partir des années 1530. La langue latine domine la production imprimée car tous les genres s’exprimaient dans cette langue dont la vitalité est bien illustrée par les nombreuses éditions de textes de poésie néolatine qui circulent dans le monde des académies et sodalités. La promotion des langues vernaculaires conduit à l’essor des traductions qui permettent d’élargir le marché (Cicéron, Thucydide, Ovide, Virgile, Plutarque). Ces traductions ne se limitent à mettre à passer d’une langue antique à une langue moderne, on traduit aussi d’une langue moderne à l’autre (Dante, Boccace, Pétrarque sont traduits en français). -Les humanistes renouvellent la connaissance des écrits antiques en recherchant des manuscrits qu’ils comparent, critiquent et commentent. Textes latins, grecs et » hébreux sont imprimés et diffusés dans toute l’Europe.

Ce mouvement est dynamisé par le développement des langues anciennes enseignées notamment dans des institutions nouvelles comme le collège des trois langues à Louvain et le collège royal à Paris. – L’imprimerie favorise la naissance et la diffusion de nouveautés littéraires dans les domaines du roman et de la poésie. Ecrites en langue vernaculaire, ces oeuvres jouent un rôle fondamental dans l’ éclosion de littératures nationales (Rabelais, Ronsard, Du Bellay pour la France). Parallèlement, fleurit une littérature plus populaire (récits historiques, miraculeux, prodigieux, romans de chevalerie, almanachs, éphémérides, prédictions astrologiques … ). La littérature scientifique et technique s’installe lentement mais elle devient au cours du deuxième tiers du XVI2e siècle un genre majeur lorsque les libraires-imprimeurs ne se contentent plus d’exhumer la pensée antique (Euclide, Hippocrate, Galien) mais prennent le risque d’éditer le fruit de la pensée contemporaine tant dans les sciences (Vésale, Paré, Paracelse … ) que dans les techniques (Agricola, Pedro de Medina, Palissy …). Grâce aux progrès apportés dans l’impression des gravures, ces ouvrages contribue à vulgariser les connaissances dans le domaine des sciences naturelles et de la géographie. Les ouvrages religieux, les plus nombreux, se présentent sous les formes les plus variés. La bible connaît, dès le XV e siècle, une centaine d’éditions en latin et une trentaine en langue vulgaire; les humanistes redécouvrent les textes bibliques pour lesquels ils proposent des éditions polyglottes, de nouvelles traductions latines et des traductions en langue vernaculaire. La première traduction française intégrale de l’Ancien et du Nouveau Testament est imprimée à Anvers ; l’édition complète de la traduction allemande de Luther date de 1534 (130 éditions totales ou partielles suivront). Les livres liturgiques font la fortune des libraires parisiens. Catéchismes et psautiers sortent en grand nombre des presses protestantes. Vies des saints, manuels d’instruction religieuse, méditations, dialogues sont destinés à un public de plus en plus large. Des ouvrages théologiques, des éditions patristiques sont imprimées à Paris, Bâle. Enfin, la rupture religieuse engendre un nouveau genre: le livre de controverse (polémique entre Luther et Erasme sur le libre-arbitre). Les ouvrages juridiques représentent une part importante de la production à Bologne, Milan, Naples, Venise, Lyon notamment. Recueils de coutumes et ouvrages de pratique côtoient éditions totales ou partielles du Corpus juris civilis, du Corpus juris canonici, avec ou sans commentaires.

III -. Un objet incontrôlable

Très tôt l’Eglise a pris conscience du parti qu’elle pouvait tirer de l’imprimerie et les livres religieux occupent une place très importante dans la production typographique de la deuxième moitié du XVe siècle (75%):Mais, dès les années 1480 elle s’inquiète de voir s’imprimer des livres diffusant des idées considérées comme « pernicieuses, condamnables et impies » aussi prend-elle dès la fin du XV e siècle des décisions visant au contrôle de l’imprimerie. Mais la mise en place d’un appareil complet de censure en matière de doctrine fut relativement longue et s’établit d’abord dans les Etats catholiques lorsque les monarchies engagent la lutte contre les dissidences religieuses (Inquisition espagnole, parlements en France … ). L’ampleur de la contestation luthérienne, la rapide diffusion des idées des réformateurs dans la chrétienté occidentale, dans laquelle le livre joue un rôle essentiel, renforce l’idée que la chasse aux livres hérétiques est un aspect essentiel de la lutte contre le protestantisme. Le monde catholique n’ a pas le monopole de la surveillance des livres. La volonté affichée de mettre en contact direct le peuple avec l’ enseignement scripturaire, le développement de l’école, le souci apporté à l’alpha bétisation des enfants dans le monde protestant prôné par tous les réformateurs se traduit dans les faits par une utilisation du livre religieux sous le contrôle du corps pastoral, des élites impliquées dans le fonctionnement des Eglises et des autorités politiques. La censure exercée sur le livre est une pratique partagée par toutes les confessions chrétiennes.

A -. Le livre. une préoccupation pour l’Eglise romaine (Doc.5)

Dès la fin du XVe s., l’Eglise s’inquiète de « cette invention très profitable » qu’est l’imprimerie si elle est utilisée « d’une façon perverse pour répandre des écrits pernicieux ». Aussi en 1487, le pape Innocent VIII prend l’initiative de publier le premier texte visant à imposer un contrôle en amont de la publication qui impose aux imprimeurs et à leurs collaborateurs de demander la permission d’imprimer à la Curie Romaine à Rome ou aux évêques dans le reste de la Chrétienté. Sans doute faut -il relier cette constitution avec la condamnation des thèses présentées par Pic de la Mirandole par les autorités pontificales en mars 1487 et la réponse du néo-platonicien florentin et qui le conduit à se réfugier à Paris. Au début des années 1490, à Venise, un archevêque se plaint de la diffusion de ses écrits. Au cours de la même période, des universités, comme celle de Cologne, réclament au Pape le droit de délivrer son imprimatur. Il faut dire que l’imprimerie et le travail des humanistes (philologie) entraîne une double attaque des traditions défendues par l’Eglise. D’une part, à ceux qui savent lire mais qui ignore le latin, les Ecritures traduites en langue vulgaire deviennent plus accessibles. L’ouvrage imprimé permet une méditation personnelle, individualiste, en, dehors de la médiation du prêtre. D’autre part, l’impression attire l’attention sur des questions jusque Ià restées dans l’ombre. Avec l’édition des textes anciens par les grammairiens et philologues profanes, le rôle médiateur du sacerdoce devient moins sûr. L’importance de la Tradition, la médiation du clerc, la réception par l’ouï e et l’appropriation du message qu’une voix autorisée a délivré au laïc seront réaffirmées par le concile de Trente (1545-1563). Les premiers Index ont été publiés auparavant par Paul IV et Pie V qui en 1558 publie une liste d’auteurs dont la lecture est interdite sous peine de mort. En 1564, un an après la fin du concile, une congrégation de l’Index est fondée chargée de mettre à jour cette liste des ouvrages prohibés. Erasme fait partie de la liste. Dès les années 1520, mais surtout à partir des ann ées 1540, les monarchies catholiques aggravent leur législation concernant la censure des livres. Cette dernière passe par une surveillance stricte des libraires et des imprimeurs. Plusieurs d’entre eux paient de leur vie leur insoumission (En 1546, E. Dolet est brûlé comme hérétique et athée à Paris)

B -. Le livre, instrument de propagande protestante.

Le rôle fondamental joué par l’imprimerie dans la diffusion des idées de Luther est une idée largement répandue dès le XVIe siècle. Le Réformateur n’affirme-t-il que l’imprimerie « est l’ultime don de Dieu ». Toutefois, l’attitude de Luther sur le livre a évolué pour arriver à une attitude de très grande méfiance à son égard. A une première -période où le souci de communication populaire est premier chez lui, suit une seconde période où les dangers de la lecture sont clairement exprimés. Le tournant est à l’évidence la guerre des paysans. Il est indiscutable que dans un premier temps Luther et ses idées sont connus certes par les grands écrits de 1520 mais surtout par des milliers de pamphlets, petits in-quarto de quelques feuilles parfois illustrés. Cette « guerre des pamphlets » est en fait le premier recours à l’imprimé pour alerter l’opinion publique. Wittenberg, petite ville universitaire ne disposant qu’un modeste atelier d’imprimerie en 1517, se hisse au cours des années 1520 au rang des six ou sept premiers centres typographiques allemands. La demande est telle que des imprimeurs, dénoncés par le réformateur, n’ hésite pas à imprimer « Wittenberg » a lors qu’ils n’ont pas été faits à Wittenberg (nO7).

L’usage de la langue vernaculaire participe de cette volonté de communiquer avec la masse des fidèles, en très grande majorité analphabètes, le lecteur germanophone devenant le truchement indispensable. L’établissement et l’organisation de la réformation luthérienne fait croître les besoins en livres d’usage (bibles, catéchismes, psautiers, sermonnaires, livres liturgiques) mais aussi en livres plus érudits (commentaires bibliques, synthèses théologiques) et en ouvrages de controverse liés à la multiplication des débats doctrinaux, non seulement entre catholiques et protestants, mais au sein même des communautés évangéliques. Mais, très vite, Luther développe une méfiance certaine à l’encontre de la diffusion du livre religieux. D’abord, par la difficulté qu’il rencontre lui-même pour traduire en allemand des écrits théologiques. Exprimer en langue vernaculaire (des langues en pleine évolution) des concepts depuis longtemps installés dans les langues antiques n’est pas aisé. Le latin reste la langue de la théologie ce qui restreint la portée des débats aux clercs et initiés. Ensuite, par la surabondance des livres qu’il juge inutile et même nuisible dans la mesure où elle est à l’origine d’interprétations err onées et dangereuses. Deux positions contradictoires vont ainsi s’affronter. D’un côté, il y a la conviction que l’enseignement du Christ est simple et s’adresse à tous (réformateurs radicaux). De l’autre par crainte de l’hérésie il y a un souci de contrôle par la prédication (Luther, Mélanchton). L’affirmation de la Sola Scriptura n’implique pas l’accès direct de tous à l’Ecriture. Luther ne se fait pas le promoteur d’une lecture populaire de la Bible et impose le catéchisme ( « la Bible du laïc » ). Il est devenu prudent : promouvoir la lecture sans doute mais de livres simples, tout en gardant le contrôle du discours doctrinal. A partir de 1525, il réserve l’interprétation de la Bible à des personnes compétentes, en fait à un groupe composé de l’élite politique et de l’intelligentsia cléricale. Enfin par la défense de la parole, de l’oral dans la transmission de la doctrine. La multiplication des pamphlets au XVIe siècle témoigne moins d’une communication directe, qu’indirecte. Ce phénomène éditorial renvoie à une lecture à voix haute. La catéchisation de l’enseignement participe d’une utilisation du livre où l’oralité prédomine. Psautiers, sermonnaires, hymnaires renforce cette pratique orale de l’imprimé et qui par elle touche un public peu alphabétisé. On peut ainsi parler d’une stratégie d’enseignement doctrinal combinant l’écrit (source d’authenticité, donc d’autorité) et l’oral (prédication, le chant). Avec des nuances tous les réformateurs ont suivi une telle évolution. Le processus de confessionnalisation conduit les Eglises protestantes, comme l’Eglise catholique, à encadrer strictement la lecture individuelle.

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