Médias et opinions publiques dans les grandes crises politiques depuis l’affaire Dreyfus en France

shadok

Ce thème pose la question des incidences des médias sur opinion publique : ils jouent un rôle indispensable dans cadre de la société démocratique en place qu’ils aident à la façonner, la convaincre, voire manipuler… Ils informent autant qu’ils forment, ou transforment. C’est au travers de crises politiques (au moment où leur modernisation et leur diversification contribuent à accroître leur impact sur l’opinion) que se révèlent relations complexes nouées entre médias, opinion et pouvoir.

Comment les médias  participent-ils à la formation et à l’expression de l’opinion publique notamment durant les grandes crises politiques qui ont secoué la France depuis l’affaire Dreyfus ?

Plusieurs études peuvent nourrir la réflexion.

– Une sur la portée médiatique de l’Affaire Dreyfus (évoquée en 1ère)
– Une sur le 6 février 1934- Une  sur la crise du 13 mai 1958 en dégageant bien l’implication concomitante  de 3 médias.
– Une sur la crise de mai 1968, pour montrer que les événements sont traités sur le vif et que l’opinion publique peut suivre le déroulement des faits en direct.
– Une dernière sur le 21 avril?

Celles ci s’inscrivent dans des repères chronologiques devenus classiques :
-1890-1944 : la démocratisation s’accompagne d’une constitution d’une opinion publique en France ; la presse joue un rôle central dans la formation et l’expression de l’opinion publique ; ce média est épaulé par la radio à partir des années 1920, les deux finissant par enter en concurrence à la fin de la période.
-1945-1980 : les médias sont restructurés à la Libération, il y a un foisonnement des médias lorsque renaît la démocratie ; la télévision devient le premier média de masse à partir des années 1950
-1981 à nos jours : radio et télévisions deviennent libres en 1981 ; apparition d’Internet et du téléphone portable au milieu de la décennie suivante. Le poids croissant des sondages achève de laisser penser qu’il faut sans doute repenser la notion même d’opinion publique.

I – De l’affaire Dreyfus à la veille de la Seconde Guerre mondiale

A – Naissance et affirmation d’une presse politique des années 1890 à 1914

Cette période peut être considérée comme « l’âge d’or » de la presse auprès de l’opinion : la presse devient un média de masse !

Le contexte est favorable au développement :

  • -29 Juillet 1881, loi sur la liberté de la presse.
  • – Progrès de l’alphabétisation encouragés par actions de la République. (lois Ferry)
  • – Innovations techniques (1885, invention de la linotype permettant de mettre en forme à p d’un clavier) favorisent industrialisation de la production et de diffusion des journaux, tirages des principaux quotidiens élevés (ex Le Petit Journal : 950 000 exemplaires vers la fin des 1880 s), souvent illustrés.

Par ailleurs, une partie de la presse – pour ne pas heurter lectorat – adopte des positions mesurées : c’est le cas du Petit Journal et du Petit Parisien. Au final la France bénéficie d’une liberté de ton sans équivalent ailleurs en Europe… sauf au moment des « lois scélérates » du 12 décembre1893 et du 28 juillet 1894

Tout ceci permet assez promptement le développement d’une presse d’opinion, comme le quotidien radical L’Aurore, Le Figaro, de centre-droit, L’Action française, d’extrême droite, etc. ; en effet, après les combats des 1870-1871 (entre adversaires et défenseurs de la République), la presse devient un instrument de mobilisation politique sur de nouveaux thèmes ou thèses imprégnant profondément une partie de l’opinion publique : nationalisme, antisémitisme, antiparlementarisme, anticléralisme…

C’est particulièrement le cas pendant l’affaire Dreyfus entre 1894 et 1906 : Pendant plus d’un an et demi, le procès pour espionnage du capitaine Dreyfus, accusé de trahison au profit de l’Allemagne et condamné à la prison à perpétuité, est traité comme un feuilleton judiciaire par la presse, polarisant l’opinion publique en deux camps bien tranchés. Massivement, les journaux sont anti dreyfusards (85%) : ils invoquent la raison d’État et la défense de l’armée française et de son honneur. Moins nombreuses, les publications favorables à la révision du procès d’Alfred Dreyfus demandent la réparation d’une erreur judiciaire, au nom de la justice et du droit. La presse antisémite, de son côté, accable Dreyfus parce qu’il est juif. Les passions se cristallisent surtout à partir de la publication, en 1898, de la lettre ouverte de l’écrivain Emile Zola au président de la République, « J’accuse », dans le quotidien L’Aurore, à l’initiative de Georges Clémenceau. L’édition se vend à près de 300 000 exemplaires, soit dix fois plus que les tirages habituels du journal!

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Par journaux interposés, les intellectuels  (le terme naît pendant l’Affaire ) se mobilisent et mobilisent l’opinion publique. Dans Le Journal, le nationaliste Maurice Barrès écrit :

« Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race »,

Charles Maurras et Edouard Drumont multiplient les attaques contre Dreyfus et « l’anti France » tandis que les caricatures antisémites se multiplient dans la presse d’extrême droite  et au delà. Dreyfus est finalement gracié en 1899 et la fièvre qui a accompagné l’affaire retombe, mais la presse a contribué à forger une opinion publique en France : jusqu’à la Première Guerre mondiale et le retour de la censure et de la propagande, les Français, premiers lecteurs de quotidiens au monde, s’habituent à la diversité des publications et à l’existence d’une presse d’opinion aux côtés de grands quotidiens populaires plus prudents. ET de fait, la Presse accompagne l’enracinement politique et contribue à nourrir les débats :

sur les lois de séparation des Eglises et de l’Etat, sur les méfaits du colonialisme (reportages d’A Londres),  la dénonciation des scandales (Panama, Affaire Caillaux en 1914).

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On assiste même à la création d’un débat politique, par exemple Le Journal organise une consultation sur le droit de vote des femmes en avril 1914 (505 972 réponses favorables).

Le 4 août 1914 est publiée la loi sur « censure préventive » C’est le retour d’un contrôle de l’Etat sur information, tout d’abord acceptée par les français, ce contrôle qui devient censure finit par être rejeté et à rendre la presse peu crédible. Centaines de titres apparaissent alors dans tranchées pour dénoncer les outrances de propagande et une presse plus contestataire se dévoue pour dénoncer « bourrage de crâne » C’est là l’origine du Canard enchaîné (fondé en 1915), et toujours aussi indépendant qu’à sa naissance.

B – De la puissance de la presse à de l’ascension de la radio dans les années

La presse se modernise de 1918 à 1939 et se diversifie… dans souci de maintenir son audience auprès du public tout en faisant face à un nouveau média, la radio. Celle ci est popularisée dans les 1930s et accompagne et fait écho aux évènements traités dans Presse : on a alors des radios d’Etat ( Radio Tour Eiffel, Radio Paris ) et des radios privées (Radiola Radio PTT). L’audience de la presse et de la radio est d’autant plus dynamisée que le contexte est très sensible, voire tragique : ascension des totalitarismes, tensions internationales, marche à la guerre.

C’est dans ce contexte qu’éclate une crise grave, celle du du 6 février 1934. On peut dire que la crise du 6 février 1934 est en quelque sorte une fabrication de la presse d’opinion. Depuis les années 1930, la presse quotidienne abreuve les Français d’articles sur les scandales politico financiers, en particulier l’affaire Stavisky, une escroquerie compromettant plusieurs ministres et députés radicaux alors au pouvoir. Ce n’est pas un fait nouveau, puisqu’une affaire de corruption, le scandale de Panama, en 1892, avait suscité l’indignation de l’opinion publique. Mais la crise économique qui frappe la France au début des années 1930, la montée des ligues nationalistes et la crispation des partis politiques de la gauche communiste à l’extrême droite nationaliste contribuent à créer un contexte de crise politique  antiparlementarisme, de droite comme de gauche, rupture du consensus démocratique, remise en cause des institutions et contestation des valeurs dominantes.

C’est à travers la presse politique qu’est relayé l’appel des ligues pour la manifestation du 6 février, place de la Concorde, le jour où Daladier se présente devant la Chambre des députés. La journée est marquée par des émeutes antiparlementaires faisant suite au limogeage du Préfet Chiappe, jugé favorable aux ligues par le gouvernement ; on dénombre 17 morts et 1400 blessés parmi les les manifestants qui ont tenté de se rendre à l’Assemblée nationale, entraînant la démission de Daladier.

Or les médias répercutent vivement ces tensions politiques animant l’opinion publique : la gauche diffuse une thèse de menace d’un coup d’Etat fasciste : L’Humanité en appelle au sursaut ouvrier ; Le Populaire : « Le coup d’Etat fasciste a échoué ». La presse d’extrême-droite lance des campagnes antisémite, xénophobe et anticommuniste d’une grande violence. Des journaux comme L’Action Française, Gringoire ou Candide aux tirages importants entretiennent la rumeur d’une corruption parlementaire généralisée ( après affaire Staviski ) : Une de l’Action Française le 7 février 1937, « Après les voleurs, les assassins ». Maurras concernant Léon Blum, dans L’Action Française du 9 avril 1935 affirme que « c’est un homme à fusiller, mais dans le dos ».

En aucun cas il ne s’agit d’un coup d’État, mais  le gouvernement est contraint à donner sa démission. Une campagne de presse aura donc fait chuter un gouvernement, mais bien plus encore, aura contribué à forger dans l’opinion de gauche l’idée selon laquelle la France était menacée par le fascisme, contribuant ainsi à la formation l’année suivante du Front populaire.

A l’époque de cette crise, le nombre de publications est en diminution et la presse est concurrencée par de nouveaux médias, la radio  10% des Français sont équipés d’un poste de TSF en 1932  et les actualités cinématographiques, projetées dans les cinémas avant le film. Toutefois, ces nouveaux médias n’ont pas eu d’influence sur l’opinion publique dans la mesure où la radio est étroitement contrôlée par l’État (la droite dénonce la « TSFIO » durant le Front Populaire) et où les actualités filmées sont tournées en décalage avec l’actualité politique. Ces dernières conservent d’ailleurs un ton prudent, à l’écart de toute polémique. C’est donc bien à partir de la presse que s’est encore cristallisée la bipolarisation de l’opinion publique au cours de la crise de 1934, dans la droite ligne de l’affaire Dreyfus.

C – La radio, instrument d’information, voire de propagande… et voix de la liberté

La Radio commence à concurrencer presse écrite dans les années 1930. Les reportages d’actualité en direct permettent de restituer rapidement les évènements sportifs (courses cyclistes au Vel d’Hiv) et de dimension internationale auprès de l’opinion : les Accords de Munich ont été annoncés par radio 1 H après signature.

Tout ceci s’inscrit dans la ligne d’un véritable engouement pour la TSF de l’opinion  et les médias se font le relai des sondages d’opinion à partir de 1938. Les hommes politiques sont amenés à s’emparer de ce média permettant de s’adresser directement à nation : la voix des hommes politiques deviennent familières, qu’il s’agisse de démocrates comme Blum ou de dictateurs tels qu’Hitler.

La radio toutefois n’est pas que cela, c’est aussi un  élément de combat : la défaite de 1940 amène « une guerre des ondes » : au discours de Pétain le 17 juin 1940 répond l’appel du général De Gaulle à la BBC le lendemain. De part et d’autre, on comprend l’importance de mobiliser une opinion déstabilisée par l’invasion allemande.

Les belligérants utilisent les médias comme instruments de conquête de l’opinion : la liberté de presse est supprimée par Vichy ; la propagande déployée par le régime : De Gaulle est fustigé comme le « Général micro » ; c’est le lieu où l’on véhicule les thèses antisémites, où l’on prend le relai des images des actualités cinématographiques dans sens d’une politique collaborationniste, réactionnaire de Vichy et du culte de personnalité du Maréchal. Y compris jusqu’à commémorer le 10ème anniversaire du 6 février 1934, justement en expliquant que c’est là l’origine de la défaite!

Cependant, la presse collaborationniste provoque une vraie perte de confiance d’une partie des lecteurs et l’effondrement des tirages. Nombreux sont les français qui se tournent vers une information clandestine alimentée par une presse résistante d’une grande vitalité (ex Combat ; 1200 journaux clandestins en France occupée) et malgré les efforts déployés par régime de Vichy, l’audience de certaines émissions  (ex « Les Français parlent aux Français » à la BBC) augmente.

II – Des médias à la conquête des masses de 1945 à 1960

A – Evolution des médias et de leur poids sur l’opinion de 1945 aux années 1960

Restructuré à la fin de la guerre, le secteur voit de très nombreuses évolutions : les journaux parus sous l’Occupation sont interdits, les journalistes compromis suspendus ou fusillés.

1944 voit naitre l’Agence France-Presse, mais aussi le journal Le Monde. C’est la date de reparution de L’Humanité. A côté de cela, la presse régionale et magazines d’information se développe durant les Trente Glorieuses : L’Express en 1953, Le Nouvel Observateur en 1964…

La radio devient le média dominant dans les années 1950-1960 et son audience s’élargit grâce à une info immédiate et vivante et aux innovations techniques ( transistor  ), alors que les tirages de la presse écrite diminuent et qu’à peine 5% des foyers sont équipés d’un poste de télévision en 1958. En 1950, le taux d’équipement des foyers en postes de radio est d’environ 70% et il s’élève à près de 90% en 1960. La radio d’État est soumise à la censure, les journalistes doivent suivre un « cahier de consignes » et rendre des comptes à cinq ministères. Ceci génére une méfiance vis-à-vis du pouvoir : dénonciation de torture durant guerre d’Algérie ; rôle de L’Express dans l’affaire Ben Barka qui  révèle complicité de police française dans l’enlèvement de l’opposant au roi du Maroc ; en 1979, « affaire dite des diamants de Bokassa » partie d’un article du Canard Enchaîné.  Des stations privées, Radio Luxembourg puis Europe n ̊ 1 (1955) viennent concurrencer ce monopole, grâce à l’omniprésence du direct, à l’utilisation de flashes d’information et à un traitement audacieux mais ces stations sont essentiellement tournées vers le divertissement. Les émissions au ton plus libre, comme « Cinq colonnes à la Une » sont rares et suscitent la colère du gouvernement  ainsi que la censure. La presse écrite est également soumise à la censure, en particulier les magazines hostiles à la présence française en Algérie, comme France Observateur.

Pendant la guerre d’Algérie, les auditeurs  mais également les appelés du contingent reçoivent donc des informations en direct. Dans les cinémas, les actualités filmées relaient également la version officielle des « événements ». A partir du 13 mai, ces médias interprètent la crise en faveur de De Gaulle, en établissant par exemple une continuité avec l’appel du 18 juin 1940 et la Libération et en passant sous silence les arguments. ses opposants. De Gaulle, revenu au pouvoir, comprend l’importance de ces médias  y compris la télévision  et se prononce pour une mainmise complète de l’État sur l’information. Pour lui, les médias relèvent de la prérogative du président de la République. C’est d’ailleurs bien grâce à eux qu’il parvient à rallier l’opinion publique pendant la crise. De même, lors de la tentative de putsch en 1961, la radio comme la télévision passent en boucle le message du Président appelant à ne pas suivre les généraux. Les appelés sont aux premières loges, De Gaulle évoquera à leur sujet  » 500 000 gaillards munis de transistors « . Radio Alger, aux mains des généraux putschistes, ne pèse guère face aux médias officiels. L’échec du putsch marque « la victoire du transistor ».

La  télévision s’installe progressivement dans paysage médiatique à partir de 1950, date du premier direct télévisé . Toutefois, l’équipement des ménages est lent et la couverture du territoire incomplète . De suite l’Etat cherche à s’assurer contrôle de ce nouveau média : dans ce bute est créée la RTF ( Radiodiffusion-télévision française) en 1949 et remplacée par l’ORTF en 1964 ). Le Journal télévisé apparaît en 1949… et est directement surveillé par le gouvernement. Le gaulliste Alain Peyrefitte, ministre de l’Information, exerce ainsi cette fonction de 1962 à 1966. Elle joue un rôle important dès l’élection présidentielle de 1965 et aucun parti politique ne peut se priver d’exister sans ce média. La question de l’impartialité des actualités et du contrôle de la télévision par le pouvoir devient récurrente, en particulier lors de la crise de mai 1968.

Le Taux d’équipement des ménages augmente rapidement dans les années 1960 et 62% des ménages en sont équipés en 1968, contre 5% dix ans plus tôt.

l’offre se diversifie avec apparition d’une deuxième chaîne en 1964, puis 3ème en 1972. TV devient source d’info dominante.

B – Des médias instrumentalisés ?

Les actualités véhiculent souvent le message officiel du gouvernement : c’est notamment le cas  de Radio Télévision Française et  des Actualités françaises diffusées dans salles de cinéma. Ceci revêt une importance particulière lors de crises politiques (ex mai 1958 quand les  Actualités françaises de IVème République finissante n’évoquent pas l’appel à de Gaulle lancé le 13 mai à Alger!)

Dans l’opposition de 1947 à 1958, de Gaulle ne peut s’exprimer à la radio publique. Privé de radio, il est d’autant plus conscient de l’impact des médias, et a su utiliser ce moyen pour revenir au pouvoir, par un communiqué de presse le 15 mai et une Conférence de presse radiodiffusée et télévisée du 19 mai .

Mais aussi dans l’exercice du pouvoir. De Gaulle en fait un outil privilégié de sa communication en l’utilisant à des fins politiques, comme le 23 avril 1961,  pour déjouer la tentative de putsch des généraux, diffusé par transistor et entendu par soldats (diffusé par radio et TV à 20H et rediffusé tous les quarts d’heures dans nuit du 23 au 24 avril ).

http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu00089/message-radiotelevise-du-general-de-gaulle-du-23-avril-1961.html

transciption :

Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire. Les coupables de l’usurpation ont exploité la passion des cadres de certaines unités spéciales, l’adhésion enflammée d’une partie de la population de souche européenne, égarée de crainte et de mythes, l’impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite ; il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux et fanatiques. Ce groupe et ce quarteron possèdent un savoir faire limité et expéditif. Mais ils ne voient, ils ne connaissent la Nation et le monde que déformés au travers de leur frénésie. Leur entreprise ne peut conduire qu’à un désastre national. Car l’immense effort de redressement de la France entamé depuis le fond de l’abîme le 18 juin 1940, mené ensuite en dépit de tout jusqu’à ce que la victoire fut remportée, l’indépendance assurée, la République restaurée ; repris depuis 3 ans afin de refaire l’Etat, de maintenir l’unité nationale, de reconstituer notre puissance, de rétablir notre rang au dehors, de poursuivre notre oeuvre outremer, à travers une nécessaire décolonisation ; tout cela risque d’être rendu vain à la veille même de la réussite par l’odieuse et stupide aventure d’Algérie. Voici que l’Etat est bafoué, la Nation bravée, notre puissance dégradée, notre prestige international abaissé, notre rôle et notre place en Afrique compromis. Et par qui ? Hélas ! Hélas ! Hélas ! Par des hommes dont c’était le devoir, l’honneur, la raison d’être de servir et d’obéir. Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens, je dis : tous les moyens, soient employés partout pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J’interdis à tout Français et d’abord à tout soldat d’exécuter aucun de leurs ordres. L’argument suivant lequel il pourrait être localement nécessaire d’accepter leur commandement sous prétexte d’obligation opérationnelle ou administrative ne saurait tromper personne. Les chefs civils et militaires qui ont le droit d’assumer les responsabilités sont ceux qui ont été nommés régulièrement pour cela et que précisément les insurgés empêchent de le faire. L’avenir des usurpateurs ne doit être que celui que leur destine la rigueur des lois. Devant le malheur qui plane sur la Patrie et devant la menace qui pèse sur la République, ayant pris l’avis officiel du Conseil constitutionnel, du premier ministre, du président du Sénat, du président de l’Assemblée nationale, j’ai décidé de mettre en oeuvre l’article 16 de notre Constitution. A partir d’aujourd’hui je prendrai, au besoin directement, les mesures qui me paraîtront exigées par les circonstances. Par là même je m’affirme en la légitimité française et républicaine qui m’a été conférée par la Nation, que je maintiendrai quoiqu’il arrive jusqu’au terme de mon mandat ou jusqu’à ce que viennent à me manquer soit les forces soit la vie, et que je prendrai les moyens de faire en sorte qu’elle demeure après moi. Françaises, Français, voyez où risque d’aller la France, par rapport à ce qu’elle était en train de redevenir. Françaises, Français, aidez-moi!

De Gaulle  est par ailleurs d’autant plus soucieux de contrôler les médias audiovisuels, qu’il est persuadé que la presse écrite lui est hostile (cf chroniques du Canard Enchaîné « La cour – chronique du royaume », avec dessins de Moisan ).

C – Des médias,  acteurs de la crise de mai 1968 :

La crise de mai juin 1968 : un paysage médiatique plus complexe, des médias critiqués

A partir du milieu des années 1960, les médias se font l’écho des malaises qui traversent la société française. Celui de la jeunesse, en particulier, qui affirme son identité et ses valeurs, mais également son refus de l’immobilisme et sa contestation des autorités traditionnelles. Mais également celui de la classe ouvrière qui conteste l’autorité établie, celle du patronat mais également l’autorité politique et qui revendique plus de considération dans le travail. Cette contestation est principalement le fait de jeunes ouvriers instruits, plus éduqués que leurs aînés. On notera également la participation fréquente de cadres et des techniciens dans le mouvement. Là encore, on assiste à une remise en cause d’une hiérarchie jugée trop autoritaire et d’un management trop peu participatif. La triple crise, sociale, estudiantine et politique, a connu de multiples interprétations contradictoires, mais toutes les analyses soulignent le rôle central des médias au sein de la société française.

La critique la plus vive concerne le contrôle de l’audiovisuel par le pouvoir, comme en témoignent les nombreuses affiches dénonçant la mainmise du gouvernement sur l’ORTF et les articles de la presse d’opposition  L’Humanité, Libération  critiquant les médias inféodés au pouvoir des classes dominantes au profit de la société de consommation. C’est par exemple le sens de l’essai de Guy Debord, La Société du spectacle (1967), qui défend la thèse de l’aliénation de la société parle système marchand. Le25 mai, alors que la crise devient sociale et politique, la direction de l’ORTF refuse de relayer les déclarations des dirigeants politiques et syndicaux hostiles au pouvoir en place. Cette décision entraîne une grève générale des journalistes  200 d’entre eux seront licenciés en juin, mais les manifestations se poursuivent en faveur de la liberté d’information. Les radios périphériques, de leur côté, relaient les déclarations des manifestants. Les transistors sont alors présents dans quasiment tous les foyers. On écoute les nouvelles dans les piquets de grève, pendant les occupations d’usine, et dans la rue, des manifestations. Mais c’est également grâce à la radio que de Gaulle parvient en partie à retourner une opinion volatile en sa faveur, avec son allocution du 30 mai.

À l’issue de la crise, le pouvoir renforce encore son contrôle sur l’audiovisuel public. Toutefois, cette mainmise n’est plus acceptable pour une partie croissante de l’opinion. Des 1974, Valéry Giscard d’Estaing supprime l’ORTF ainsi que le ministère de l’Information et accorde l’autonomie aux trois chaînes de télévision et à Radio France. Le contrôle du gouvernement sur l’information et son influence sur les journalistes continue cependant d’être dénoncé par l’opposition. Vers la fin des années 1970, les « radios libres » se multiplient dans la clandestinité. Certaines sont animées par des associations ou des groupes politiques et se distinguent par leur liberté de ton. Elles sont finalement légalisées par la gauche en 1981, qui libéralise définitivement la communication audiovisuelle l’année suivante. La crise de mai 1968 aura donc ouvert la voie à une diversification et à une libéralisation des médias.

III – De nouveaux rapports entre médias, opinion et démocratie à l’ère de la culture d’écran.

A – Libéralisation et évolutions constantes des médias « traditionnels » jusqu’à la « la révolution numérique »

S’il n’y a pas en France de crise politique majeure depuis 1968, on assiste à une « crise rampante » du politique. Dans un contexte de chômage élevé et d’incertitude économique, elle se traduit par une montée de l’abstention aux élections, par de nombreuses alternances politiques entre la droite et la gauche depuis les années 1980 et par une défiance plus grande de l’opinion vis-à-vis des politiques. Dans le même temps, les Français on accès à des médias de plus en plus nombreux : chaînes télévisées par câble ou satellite, TNT et surtout, la révolution internet qui offre au plus grand nombre  on dénombre 45 millions d’internautes en France, aujourd’hui un accès gratuit immédiat à de multiples sources d’information (par le podcasting, par exemple). Le problème du contrôle des médias par de grands groupes financiers, très débattu dans les années1980- 1990, perd de sa pertinence. Mais d’autres questions surgissent.

Evolution des médias

La presse écrite peut continuer de jouer rôle de contre-pouvoir ( ex affaire du Rainbow Warrior en 1985 ), elle n’en traverse pas moins une crise depuis les 1970s ( érosion des tirages ) : perte de lectorat et difficulté à attirer jeunes ; question de rentabilité ; concurrence de TV et Internet, journaux gratuits depuis 2002. Les subventions indispensables de l’Etat  et les investissements de riches hommes d’affaires pose la question de la liberté et de l’indépendance ( rachat du Figaro par S. Dassault en 2004 ; entrée dans capital de Libération d’Edouard de Rothschild en 2005 ).

Les 1980 avaient vu la naissance des « radios libres » autorisées à émettre en 1981, mais c’est l’Etat qui a attribué les fréquences à chacune pour éviter nuisances. Dès lors les radios sont entrées dans une logique concurrentielle, si bien que les radios indépendantes ont disparu, tandis que grands groupes se constituaient ( ex NRJ ).

La libéralisation de la TV avec la création d’une Haute autorité chargée de garantir l’indépendance du service public a achevé de faire de la télévision le média souverain : ainsi est né le réflexe du journal télévisé dans les foyers. Parallèlement, la TV est entrée dans ère des masses avec une augmentation du volume horaire d’émissions, une augmentation du nombre de chaînes. Le PAF est ouvert au secteur privé dans les 1980s marquant la fin du monopole d’Etat. A Canal + ( 1984 ) et à La Cinq (1985 ), ou  TF1 privatisée en 1987, a succédé un large éventail avec lancement de la TNT en 2005.

Depuis fin des 1990, temps des Français devant la TV fléchit ( après des décennies de progression spectaculaire ) Ce recul coïncide avec l’essor des NTIC lié au développement d’Internet et à la généralisation des appareils nomades innovant : Smartphone, netbook, tablette tactile…permettant accès à des contenus multimédias très divers.

Révolution  numérique

Cette irruption et le succès rapide d’internet oblige les médias traditionnels à s’adapter : la plupart des radios, journaux et chaînes de TV proposent une version en ligne de leurs contenus éditoriaux, de nouveaux  journaux apparaissent même uniquement sur le Web ( Rue89 ou Mediapart ). Ceci mène aussi à tenir compte d’un souci de l’interactivité dans émissions politiques … télévisées! Car internet révolutionne les rapports entre médias, politique et opinion :   c’est un nouvel espace de débat et de polémique dont les effets sont multiples :  effet de brouille quant à la distinction entre citoyens et journalistes ;  effet d’accaparement par les hommes politiques ( vœux de certains sur internet ; élections présidentielles de 2002 marquées par entrée d’internet dans débat ; nouveau média pleinement intégré à stratégie de campagne par candidats lors des élections de 2007 ) ;  hommes politiques sous surveillance quasi-permanente dans espace public. Effet catastrophique aussi, celui lié à une absence systématique de vérification de données, de sources, qui contribue à propagation de fausses nouvelles et des rumeurs, voire à mettre en doute toute forme d’information. D’où nécessité d’une vigilance redoublée des citoyens face à ce  média… des citoyens, mais aussi des autres médias.

C – Une opinion publique plus « affranchie », méfiante et vigilante ?

Ainsi la frontière se brouille entre les médias et l’opinion publique, puisque chacun peut s’exprimer à travers des sites, des blogs et les réseaux sociaux qui deviennent autant d’outils de manipulation politique. La presse écrite a créé des extensions virtuelles de son support papier traditionnel, mais les journalistes sont concurrencés par des groupes de citoyens qui peuvent relayer, analyser et commenter l’information. Se pose alors la question de la fiabilité et de la qualité de l’information lorsqu’elle est délivrée par des non professionnels. L’influence croissante de la blogosphère s’est imposée en particulier lors du débat sur le référendum portant sur l’adoption du Traité constitutionnel européen en 2005. Face à une classe politique majoritairement favorable à l’adoption du Traité, à droite comme à gauche, un mouvement opposé a émergé sur Internet et a contribué à influencer l’opinion des Français  dans une proportion qu’il est difficile de déterminer, toutefois.

Les citoyens sont désormais confrontés à une offre pléthorique et flot continu d’info. Ils oscillent entre une participation directe au débat civique via forums, blogs, Facebook, Twitter… ( certains  aussi lus que de grands quotidiens ) et une certaine méfiance envers les médias « traditionnels » placés sous de nouvelles formes de contrôle : audimat, souci de rentabilité, « tyrannie » des sondages ( cf « séisme » électoral du 21 avril 2002 ou débat de 2005 pour Traité en vue d’une constitution européenne ).

Par ailleurs, la multiplication des enquêtes et des sondages entraîne l’émergence d’une “démocratie d’opinion », c’est à dire un forme de démocratie directe et individualisée qui ne résulte pas du débat public et de l’expression du suffrage universel mais de l’influence permanente de l’opinion sur l’action politique. Certains s’en réjouissent et considèrent ce phénomène comme un garde-fou pour les gouvernants, une forme de plus value démocratique. D’autres, à l’inverse, dénonce une  » tyrannie de l’opinion « dans laquelle tout le monde doit être en mesure d’exprimer son avis sur tout, cette tendance influençant l’action politique dans un sens qui peut aller à l’encontre des décisions prises par des représentants désignés par le suffrage universel. Une autre question se pose : celle de savoir si les sondages sont le reflet réel de l’opinion publique ou s’ils sont un instrument contribuant, via les médias, à forger celle-ci.Les accusations de connivence supposée entre journalistes, hommes politiques et grande entreprises font peser sur principaux médias un soupçon quasi permanent de la part d’une partie de l’opinion.

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Bibliographie

la documentation sur la question est immense. En ligne, un élève étudiant  retiendra surtout pour leur qualité pédagogique

http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_542375/medias-et-opinion-publique-dans-les-grandes-crises-politiques-depuis-l-affaire-dreyfus-histoire-tle-es-l

http://www.ac-grenoble.fr/disciplines/hg/articles.php?lng=fr&pg=891

on ira aussi voir un très beau travail :

https://www.ac-aix-marseille.fr/pedagogie/jcms/c_180638/fr/medias-et-opinion-publique-dans-les-grandes-crises-politiques-en-france-depuis-l-affaire-dreyfus

et bien sûr : www.ina.fr pour les archives audivisuelles.
Reynié Dominique, Le triomphe de l’opinion publique : l’espace public français du XVIe au
XXe siècle, Paris, Odile Jacob, 1998
TDC n° 941, L’opinion publique, octobre 2007
Winock Michel, la fièvre hexagonale : les grandes crises politiques de 1871 à 1968, Le
Seuil, 1987
Jeanneney Jean-Noel (dir.), L’écho du siècle, dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Hachette Littératures- Arte- La Cinquième, 1999, Reed, Pluriel, Hachette 2006