Mémoires de la Guerre d’Algérie : commentaire de document

Monument_aux_Martyrs

Le document présenté ici est une photographie du Mémorial du martyr (Maqam Ech Chahid en arabe), érigé à Alger en 1982 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Ce « Maqam Ech Chahid » est situé sur une large esplanade à l’une des extrémités des artères principales de la ville d’Alger, qu’il domine, de même qu’il est visible immédiatement depuis la mer, comme un marqueur fort de la terre d’Algérie. Ce monument est composé de trois grandes palmes de béton stylisées s’élançant vers le ciel et reposant les unes contre les autres afin de constituer une immense voûte. Devant chacune de ces trois palmes sont représentés trois personnages qui semblent à la fois des combattants en arme, de plus en plus moderne, et en même temps trois facettes allégoriques du peuple d’Algérie : le soldat, l’ouvrier, le paysan. Au centre, sous les palmes, se trouve une esplanade largement ouverte au milieu de laquelle brûle une flamme éternelle. A noter que sous ce monument gigantesque se trouvent une crypte, un amphithéâtre et le musée du moudjahidin, combattant de la liberté pour l’indépendance de l’Algérie en 1962.

L’immense élancée de béton marque autant les esprits que l’espace. Il s’agit pour le gouvernement d’alors de montrer à la fois sa puissance et sa capacité à hisser l’Algérie au rang des grands Etats, de monter la puissance de la nation, la force du peuple. Ce dernier est divers, évidemment, et dans ses activités (agricoles, industrielles, culturelles, religieuses etc) et dans sa participation à la guerre d’indépendance (choix des vêtements, des uniformes, des armes). Divers mais uni derrière le FLN. C’est ce que montre la statuaire, témoin de la force de tout ce peuple, et de son unité, symbolisée ici par les palmes se rejoignant haut dans le ciel (faisant du maqam l’équivalent d’une tour Eiffel ou d’une statue de la Liberté) au dessus d’une « voûte du recueillement » protégeant une « flamme éternelle », comme un feu sacré de la patrie, au lieu même du mémorial des combattants tombés pour l’Algérie. Cette conception renvoie alors l’idée d’un peuple fort et uni et qu’il est du devoir de la Nation algérienne tout entière de prendre les armes et de défendre l’Etat si besoin, tout comme ses glorieux pères l’ont fait avant elle dans une lutte aussi héroïque que douloureuse.

Dans un contexte de remise en cause plus ou moins prononcée, par la jeunesse du pays notamment, du discours du FLN sur la nation algérienne présentée alors comme tout unie derrière les héros de l’indépendance et partageant tout entière la même culture, la même volonté de vivre ensemble, la création de ce monument pour les vingt ans de l’Indépendance de l’Algérie affiche bien la volonté du gouvernement de montrer un peuple algérien qui se serait soulevé tout entier contre l’oppresseur français – alors que le FLN n’était qu’une des composantes de la société d’avant le coup de force de 1962 et que l’Algérie n’existait pas en tant que tel avant la colonisation de 1830. L’histoire est là réécrite et laisse place dans l’imaginaire collectif à un mythe fort, celui du FLN faisant triompher une Algérie nouvelle, unie, libre, forte dans une logique de construction de l’identité nationale. Il s’agit aussi de montrer l’Algérie sous un jour nouveau et l’immensité du mémorial dominant la ville et la mer n’a d’égal que les glorieuses promesses d’avenir de la Nation.