Gorbatchev, 1997 la vraie paix

J.F.Kennedy savait que la vraie paix était « l’œuvre d’un grand nombre de nations, non celle de la puissance américaine. »

« Les avancées sur le chemin de la liberté ont rendu ce siècle américain » déclarait Bill Clinton à New York cette année. « Avec l’aide de Dieu, faisons de ce XXIème siècle le prochain siècle américain. » Sans doute cela est-il vrai pour tout ce qui concerne la consommation [de biens] mais je me demande comment cette rhétorique sonne aux oreilles du reste du monde. L’Amérique seule devrait-elle guider le monde dans son développement ?

Avant que de considérer cette question, nous devrions revoir un autre discours présidentiel, délivré il y a trente-cinq années, devant l’Université Américaine par J.F. Kennedy. Nous étions alors au plus fort de la guerre froide, un an après que l’affaire des missiles de Cuba eut amené le monde au bord du conflit nucléaire. Et Kennedy parla de paix : « un sujet où l’ignorance abonde trop souvent et où la vérité est trop rarement perçue ».

La vérité, telle qu’il la voyait, était que « à une époque [d’armement nucléaire], la guerre totale n’avait plus aucun sens ».

Mais quel genre de paix l’Amérique rechercherait-elle ? La réponse de Kennedy fut la suivante : « non pas une Pax Americana étendue au monde entier par les armes de guerre américaines… ni seulement une paix pour les Etats Unis, mais une paix pour les hommes et les femmes du monde entier. Une paix comme œuvre d’un grand nombre de nations. » Kennedy parlait de loi mondiale, de renforcement des Nations Unies, plutôt que d’imposition du système américain.

C’était une nouvelle vision de la paix. Le Président affirma la volonté de l’Amérique de réexaminer sa place dans un monde qui avait tant changé depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Il en appela à la compréhension et à une attitude similaire de la part des dirigeants soviétiques, espérant que cette nouvelle approche américaine les aiderait à abandonner méfiance, suspicion et propagande.

L’appel de Kennedy ne reçut ni la compréhension ni les réponses qu’il méritait. Et bien qu’un traité d’interdiction des essais nucléaires ait été signé quelques temps après, rien de plus n’en ressortit. L’idéologie qui recouvrait comme une chape de plomb toutes les décisions politiques soviétiques assuma ce combat implacable entre ces deux systèmes sociaux antagonistes. Personne à Moscou ne crut que le Président américain fût sincère, et son initiative, en vérité, prit fin avec son assassinat un an plus tard.

Prenant la direction de l’URSS dans le milieu des années 80, j’ai ressenti le même besoin que Kennedy deux décennies plus tôt, et je me suis engagé dans cette voie que nous appelons la nouvelle pensée politique. Le Président Reagan répondit, bien que tardivement, à notre nouvelle approche et ensemble, nous avons commencé ce travail qui mit fin à la Guerre Froide. Tous deux, nous avons conclu que la Guerre Froide ne pouvait pas être gagnée et qu’elle ne devait plus jamais être menée, ce que Kennedy avait dit exactement. Et l’héritage invisible de ce dernier était au cœur du travail effectué avec les Présidents Reagan et Bush, lorsque débuta le processus de désarmement nucléaire.

Ce qui cependant a suivi fut souvent décevant. Après la disparition de l’URSS, l’Occident n’a pas pu résister à la tentation de se déclarer vainqueur de la Guerre Froide et les Etats Unis virent là une opportunité exceptionnelle d’étendre leur influence sur les pays de l’ancien bloc soviétique.

Est-ce à dire que la vision et les principes évoqués par Kennedy -de nouvelle pensée politique- sont de piètre usage au seuil du XXIème siècle ? Je ne le pense pas. Même si le commerce et les communications sont devenus mondialisés, nous assistons à une croissance des consciences nationales. Même à l’âge de l’Internet, les nations cherchent à sauvegarder leurs identités culturelles propres.

Le monde est plus complexe désormais qu’au milieu des années Soixante. Bien des nations que l’on disait alors en retard technologiquement -y compris la Chine, l’Inde ou le Brésil- sont maintenant des forces économiques et politiques influentes. Et au cœur de cette diversité et de cette complexité, les Etats Unis devraient affirmer leur autorité ?

Beaucoup contestent vivement cette affirmation. En fait, comme la mondialisation a accru les écarts de richesse à l’échelle du globe, les pays les plus pauvres rendent responsables les plus riches -c’est à dire l’Occident industriel- de bien de leurs souffrances.

C’était agréable d’entendre Clinton dans ce discours à New York saluer et réaffirmer l’engagement américain auprès des Nations Unies, particulièrement après une période de relations tendues avec l’Organisation. Les dirigeants américains seront applaudis à chaque fois que les Etats Unis useront de leur influence pour aider à régler les conflits internationaux, pour participer avec l’ONU au maintien de la paix dans le monde, à chaque fois que les Etats Unis s’opposeront aux nationalismes militants et au terrorisme international, à chaque fois qu’ils aideront les pays en développement et parleront le langage des Droits de l’Homme.

Il est cependant des moments où les Américains interprètent leur responsabilité dans un sens bien différent, en se donnant le droit de décider pour les autres, d’imposer les institutions américaines et de promouvoir le mode de vie américain comme quelque chose sans égal dans le passé, le présent ou le futur. Cette forme de domination ne peut que difficilement être une voie vers la paix mondiale et la stabilité.

Loin de moi l’intention d’admonester les Etats Unis. Mais j’affirme que le monde est et doit rester un espace de grande diversité. Qu’un voisinage mondial ne pourra accepter l’uniformité.

Et c’est à l’aune du discours de Kennedy qu’il faut penser cette évolution aujourd’hui.

 

M.Gorbatchev, 1997 (trad. P.Paiazchenko – C.P.)

M.Gorbatchev dirige la « Fondation Internationale pour les Etudes Politiques et Socio-économiques », basée à Moscou.

Questions :

1) Présentez le document (auteur, date, nature du document, contexte historique, politique etc.)

2) En quoi le constat établi dans les années 60 fut-il de nouveau d’actualité d’après l’auteur ?

3) Quelle vision des relations internationales dans le monde depuis 1945 jusqu’à nos jours offre-t-il ? Comment analyse-t-il son échec ?

4) Quelle est l’alternative qui s’offre au monde d’après l’auteur ? Justifiez ses propos.