Du monde bipolaire au monde multipolaire en passant par l’unipolaire

Les séminaries du Monde diplomatique. Géopolitique du monde multipolaire (1)

Dans la première conférence des Séminaires du Monde diplomatique 2010, consacrés à la “Géopolitique du monde multipolaire”, Dominique Vidal présente les évolutions – structurelles et conjoncturelles – qui se produisent dans le monde contemporain, avec leurs répercussions sur l’architecture internationale. À la fin de la guerre froide, le bipolarisme déterminé par le combat entre le bloc occidental et celui soviétique pendant les quarante ans successifs à la deuxième guerre mondiale semble être remplacé par une structure unipolaire, centrée sur l’hyperpuissance des Etats-Unis. Mais, entre la fin des années 1990 et le début du nouveau millenium le déclin de l’Amérique et l’ascension des puissances émergeantes – surtout des BRIC – font apparaître un nouvel ordre multipolaire. L’impact du multipolarisme sur la violence armée en général, sur la politique des Etats-Unis e la question israélo-palestinienne en particulier sera l’objet des conférences suivantes, qui se termineront par une réflexion sur la nécessité et la possibilité de reformer les institutions internationales existantes afin de les adapter aux nouveaux rapports de force de la planète.

L’édition 2010 du livre annuel L’État du monde, que j’ai dirigée avec Bertrand Badie, porte pour titre : Le Grand tournant ? S’agit-il simplement d’une formule accrocheuse, ou bien d’une caractérisation pertinente de la phase actuelle de l’évolution du monde ? C’est au fond la question que pose cette première conférence de notre séminaire de géopolitique contemporaine.

À cette question, je répondrai en deux temps. Qu’un «  grand tournant » s’amorce, voilà qui ne me paraît pas douteux. Mais il est trop tôt, je crois, pour dire où nous en sommes dans ce tournant. Tout dépend en fait des évolutions dont il est question :

  • Certaines d’entre elles sont de nature conjoncturelle : je pense notamment à la politique étrangère du président américain Barack Obama, qu’il est trop tôt pour juger globalement (on attendra au moins, pour le faire, qu’il passe des discours aux actes, en particulier au Proche-Orient : nous y reviendrons dans deux conférences ultérieures, consacrées à la présidence Obama et au Proche Orient) ;
  • D’autres évolutions sont de nature mi-conjoncturelle mi-structurelle : c’est le cas des conflits en cours, mais aussi de la crise financière et économique mondiale ;
  • Les dernières, enfin, sont de nature essentiellement structurelle : c’est vrai du rééquilibrage des rapports de force internationaux au profit du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine, les « BRIC », mais aussi du retour de la Russie sur la scène internationale. Lors du sommet de Londres, en avril 2009, nombre d’observateurs ont insisté sur le caractère symbolique du passage du G8 au G20 : ils auraient également dû souligner l’importance du passage du G8 aux… G2 : je mets cette notion au pluriel, car elle concerne aussi bien le G2 Washington-Pékin que le G2 Washington-Moscou. Les défis que constituent les menaces sur l’environnement planétaire, et notamment le réchauffement climatique, représentent aussi une évolution structurelle, et comment !

Bref, le « grand tournant » se produit bel et bien dans le passage d’une architecture mondiale bipolaire à une organisation multipolaire, en passant par une courte phase unipolaire. Au cours des deux dernières décennies, nous avons en effet assisté à d’extraordinaires mutations : effondrement de l’Union soviétique et dislocation de son « empire » ; renouveau et expansion de la puissance américaine ; extension planétaire du capitalisme marchand et mondialisation ; réémergence de la Chine, de l’Inde et d’autres États post-coloniaux comme acteurs du système économique et politique international ; prolifération d’acteurs non-étatiques mettant en cause l’autorité des États-nations ; apparition de nouveaux enjeux et défis globaux tels que le changement climatique ; enfin crise systémique de l’économie mondiale capitaliste que nous traversons aujourd’hui.

Nostalgie de la guerre froide ?

Avant de réfléchir ensemble sur la structure multipolaire en construction, revenons sur chacune des trois phases à travers lesquelles le monde est passé depuis la Seconde Guerre mondiale.

Inventée par l’homme d’affaire et conseiller politique Bernard Baruch, la « guerre froide » commence en 1947. Les ambitions rivales des États-Unis et de l’Union soviétique brisent l’alliance scellée dans la guerre contre le nazisme. Washington va organiser son hégémonie économique avec le plan Marshall (1947) et stratégique avec la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN, 1949). Quant à Moscou, elle soude son « camp » politiquement avec la constitution, en 1947, du Bureau d’information des partis communistes (Kominform), puis économiquement avec celle, en 1949, du Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM, ou Comecon).

Deux discours « fixent » la guerre froide. Au congrès des États-Unis, le 12 mars 1947, le président Harry Tuman déclare :

Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement (…). Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin (…). Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier [afin] de maintenir la liberté des États du monde et à les protéger de l’avancée communiste [1].

Six mois plus tard, le 22 septembre, Andreï Jdanov, un des secrétaires du Parti communiste de l’Union soviétique, répond devant la réunion fondatrice du Kominform :

Plus nous nous éloignons de la fin de la guerre et plus nettement apparaissent les deux principales directions de la politique internationale de l’après-guerre, correspondant à la disposition en deux camps principaux des forces politiques qui opèrent sur l’arène mondiale : le camp impérialiste et antidémocratique, le camp anti-impérialiste et démocratique.

Et Jdanov de préciser : Les États-Unis sont la principale force dirigeante du camp impérialiste. L’Angleterre et la France sont unies aux États-Unis et marchent comme des satellites en ce qui concerne les questions principales, dans l’ornière de la politique impérialiste des États-Unis. Le camp impérialiste est soutenu aussi par des États possesseurs de colonies (…) par des pays au régime réactionnaire antidémocratique (…) ainsi que par des pays dépendant politiquement et économiquement des États­Unis (…). Les forces anti-impérialistes et antifascistes forment l’autre camp. L’URSS et les pays de la démocratie nouvelle en sont le fondement. (…) Le camp anti-impérialiste s’appuie dans tous les pays sur le mouvement ouvrier et démocratique, sur les partis communistes frères, sur les combattants des mouvements de libération nationale dans les pays coloniaux et dépendants, sur toutes les forces progressistes et démocratiques qui existent dans chaque pays [2].

Économique et politique, la confrontation entre les deux puissances chefs de file des mondes capitaliste et communiste comporte aussi une dimension militaire. Mais, à partir de l’été 1949, les États-Unis n’ont plus le monopole de l’arme nucléaire : l’URSS a procédé au premier essai de sa propre bombe. Les arsenaux dont tous deux vont se doter leur interdisent tout affrontement direct. C’est ce qu’on appelle l’équilibre de la terreur.

Quatre décennies durant, les deux superpuissances se battront aux quatre coins de la planète par alliés interposés, tout en veillant à ne jamais franchir la ligne jaune au-delà de laquelle ils auraient précipité la planète dans une apocalypse nucléaire. Bref, les deux Grands encadreront et contrôleront leurs affidés afin que ceux-ci combattent pour améliorer leurs positions respectives, mais sans aller trop loin.

Certains semblent éprouver une certaine nostalgie pour la guerre froide. Certes, en quarante ans, les deux « Grands » ne se sont allés jusqu’au bord du gouffre qu’en deux occasions : lors de la crise de Berlin de 1948-1949 et au moment de celle de Cuba en 1962. Mais peut-on oublier pour autant la litanie de guerres chaudes, souvent très meurtrières, qui ont caractérisé cette période ?

À défaut de pouvoir les analyser dans le détail, permettez-moi d’établir une liste de celles dans lesquelles soit les États-Unis, soit l’URSS, soit les deux sont intervenus, directement ou indirectement : guerre civile grecque (1946-1949), guerre civile chinoise (1945-1949), guerre d’Indochine (1947-1954), guerre de Corée (1950-1953), coup d’État en Iran (1953), guerre d’Algérie (1954-1962), guerres israélo-arabes (1956, 1967, 1973, 1982), guerre de libération d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau (1961-1975), guerre sino-indienne (1962), guerre du Vietnam (1963-1973), intervention américaine en République dominicaine (1965), guerre indo-pakistanaises (1965 et 1971), conflit de frontières sino-soviétique (1969), coup d’État au Chili (1973), guerre civile libanaise (1975-1990), guerre entre la Somalie et l’Éthiopie (1977-1978), intervention vietnamienne au Cambodge et guerre sino-vietnamienne (1979), intervention soviétique en Afghanistan (1979-1989), invasion américaine de la Grenade (1983)…

Aux guerres du tiers-monde, il faudrait ajouter les soulèvements qui se sont produits dans le monde communiste : révolte ouvrière en Allemagne de l’Est (1953), affrontements en Pologne et insurrection en Hongrie (1956), révolution culturelle en Chine (1965-1976), « printemps de Prague » (1968), manifestations place Tien Anmen (1989), sans oublier les mouvements de masse qui marquèrent la fin du communisme : pacifiques en Allemagne de l’Est (1989) et Tchéquie (1991), violemment réprimés en Roumanie (1989).

Du « nouvel ordre international » à l’Empire

En quelques mois, c’en était fini de la guerre froide, remportée par l’Occident. Quant à l’expérience communiste, née en 1917, elle allait se terminer en deux ans – n’en resteraient que la Corée du Nord et Cuba, la Chine n’ayant plus de communiste que le nom.

Entre la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’Union soviétique, l’espace de deux années, la coopération entre George H. Bush et Mikhaïl Gorbatchev allait susciter le rêve d’un « nouvel ordre international ». La formule est utilisée pour la première fois par le président américain dans un discours au Congrès, le 11 septembre 1990. Si cet espoir devait se transformer vite en illusion, il eut néanmoins le temps de déboucher sur une des rares guerres consensuelles entre l’Est et l’Ouest : la guerre du Golfe, riposte à l’occupation du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein.

Sept mois plus tard, comme pour échapper à l’accusation de faire « deux poids deux mesures », l’administration Bush (père) organisera la conférence de Madrid pour relancer le « processus de paix » israélo-palestinien. Elle s’en servira d’ailleurs pour présenter sa stratégie d’expansion mondiale de l’économie de marché comme l’expression de la quête de valeurs communes.

Sous ce maquillage apparaît néanmoins le visage d’un nouvel Empire. La seule superpuissance survivante de la guerre froide, les États-Unis, se transforme en « hyperpuissance » – pour reprendre le terme inventé par notre ex-ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine. Arrivés au pouvoir avec George W. Bush, les néo-conservateurs revendiquent le droit pour l’Amérique, garante de la liberté, de diriger le monde.

Stratèges et philosophes se chargent de théoriser cette nouvelle architecture mondiale. Dans Le Grand échiquier [3], publié en 1989, Zbigniew Brzezinski pronostique l’échec de la perestroïka et de la glasnost gorbatchéviennes. Dans La Fin de l’histoire et le dernier Homme [4], publié en 1992, Francis Fukuyama invente la « fin de l’Histoire », avec la conviction, feinte ou réelle, que la fin de la guerre froide signifie la victoire de la démocratie libérale sur tous les autres régimes. Pour Samuel Huntington, elle marque le passage de clivages idéologiques à des clivages culturels, dont le principal oppose le judéo-christianisme à l’islam : c’est le « choc des civilisations », auquel il consacre un ouvrage éponyme paru en 1997 [5] .

La description du nouvel Empire correspond évidemment à une réalité. L’erreur ne consiste pas à mettre en lumière son ascension, mais à présenter celle-ci comme irréversible et, a fortiori, d’en faire une donnée de très longue durée. Or c’est là l’interprétation qui va prévaloir, à tort, tout au long des années 1990.

J’ai moi-même développé cette idée ici, à Bologne, il y a dix ans, lors d’une semaine du Monde diplomatique. Vous me pardonnerez de me citer, puisque c’est à des fins autocritiques. Je disais : « Tour à tour, au fil de l’histoire, l’Espagne, la France, et l’Angleterre se sont disputé la domination du globe. Mais c’est d’autre chose qu’il s’agit depuis 1991. »

Et je citais le journaliste Paul-Marie de La Gorce [6] : « Au-delà des délires de victoires et des conformismes triomphants, on ne vit pas toujours ce dont l’Histoire venait d’accoucher : l’apparition d’une superpuissance unique, aux dimensions de la Terre. »

Enfin je concluais : « Au cours du demi-siècle qui sépare leur entrée sur le ring après Pearl Harbour (1941) de leur victoire par abandon sur l’Union soviétique (1991), les États-Unis ont progressivement concentré “les trois attributs de la superpuissance : l’économique, le politico-militaire et l’idéologico-culturel [7]”. Oublié, le relatif déclin consécutif au traumatisme vietnamien : l’Amérique, à l’orée du XXIe siècle, paraît plus forte que jamais. Mais la nature de cette hégémonie a changé. Ce qui prime, désormais, c’est ce que la Britannique Susan Strange décrit comme le “pouvoir structurel de l’Amérique” : celui de “façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale”, donc de “choisir et de modeler les structures au sein desquelles les autres pays, leurs institutions politiques, leurs entreprises et leurs professionnels doivent opérer” [8] ».

Cette analyse, par son caractère unilatéral, s’est avérée trompeuse. De crise en crise, la mondialisation a progressivement montré ses limites : la liberté quasi-totale donnée aux marchés a conduit à des secousses en série, de la crise asiatique (1998) à celle des subprimes (2008). Et, après le 11-Septembre, l’Empire s’est embourbé en Irak et en Afghanistan. Non seulement son déploiement de forces ne lui a pas permis de sortir de l’impasse, mais il a profondément entaché l’image de l’Amérique dans le monde. Une des dimensions du remplacement de George W. Bush par Barack Obama, c’est la volonté du peuple américain de tourner cette triste page de son histoire et de tenter de remonter la pente.

Washington doit adapter sa stratégie à ses moyens

Là encore, cette élection a suscité beaucoup de contresens. D’ailleurs, ceux-là même qui, dans les médias, saluaient en Obama une sorte de nouveau Messie se livrent sans limites, un an plus tard, aux joies de l’Obama bashing : leurs critiques d’aujourd’hui sont aussi excessives que leurs louanges d’hier. Les unes et les autres recourent à des termes moraux pour juger le nouveau président américain. Or c’est de politique qu’il s’agit.

Où se situe, par exemple, la rupture entre lui et son prédécesseur ? À cette question, Obama a répondu clairement dès son discours d’investiture, le 20 janvier 2009 : « L’Amérique est à nouveau prête à diriger ». La différence avec George W. Bush porte donc moins sur la réaffirmation du leadership américain que sur la manière de l’assurer. Pour le nouveau président, l’Amérique doit s’imposer, non plus par le hard power, mais par le soft power : la négociation au lieu de la guerre, l’empathie pour les peuples au lieu de l’hostilité, le dialogue des civilisations au lieu de leur choc.

Mais cet indiscutable tournant se fonde avant tout sur une prise en compte plus réaliste des nouveaux rapports de forces mondiaux. On le voit bien aux priorités que l’hôte de la Maison Blanche s’est fixées en matière de politique extérieure, sur lesquelles nous reviendrons dans une conférence consacrée à l’action, intérieure et extérieure, de Barack Obama.

Quelles sont les principales données auxquelles le président américain s’efforce de s’adapter pour mieux réaffirmer le leadership des États-Unis ?

La première, c’est le déclin, évidemment relatif, de la puissance de l’Amérique. Première économie manufacturière du monde dès la fin du XIXe siècle et premier centre financier mondial en 1918, les États Unis se sont retrouvés en 1945 dans une position économique dominante, jouissant d’avantages comparatifs décisifs tant dans les secteurs de haute technologie que dans ceux des biens de consommation ou de l’agriculture. Ces dates ne tiennent en rien au hasard : l’irrésistible ascension de l’Amérique a été accentuée par les deux guerres mondiales, qui ont dopé son économie sans lui infliger de destructions (mais des pertes humaines non négligeables : 126 000 durant la première et 420 000 pour la seconde).

Lorsqu’elle remporte la guerre froide, l’Amérique dispose d’une puissance considérable. Elle produit près de 20 % des richesses de la planète, se place en tête des importateurs et au deuxième rang des exportateurs mondiaux, assume près de la moitié des dépenses militaires mondiales.

Mais la médaille, on va s’en rendre vite compte, a son revers. De 2000 à 2008 (inclus), le Produit national brut (PNB) américain a crû de 50 %, mais la croissance du PNB mondial a atteint 55 %. De surcroît, les États-Unis sont aussi le pays le plus endetté, avec une dette publique qui a doublé en dix ans, dépassant 80 % de leur PNB et près du quart du total mondial. Conséquence de la crise des subprimes, en deux ans, 10% des entreprises ont disparu et le chômage est passé de 5 % à plus de 10 %. Le dollar a perdu le tiers de sa valeur, et l’euro lui taille des croupières.

Tel est le contexte dans lequel s’inscrivent les revers subis par Washington sur la scène internationale. Si l’armée américaine a renversé sans mal Saddam Hussein, elle n’a pas réussi à « tenir » l’Irak – il lui faut maintenant s’en retirer sans la moindre certitude quant à l’avenir du pays. L’intervention en Afghanistan a connu la même évolution : les talibans, un temps assommés, sont repartis avec succès à l’offensive. En éliminant le régime bassiste irakien et en affaiblissant, pour un temps, les talibans afghans, l’Amérique a considérablement renforcé, du même coup, l’Iran des mollahs, lequel n’en défend que plus vivement son droit à l’énergie nucléaire. Mais elle a aussi ébranlé la cohésion occidentale, l’OTAN s’étant divisée sur l’aventure à Bagdad et ses membres rechignant à renforcer le corps expéditionnaire à Kaboul.

Comme par un phénomène de vases communicants, la perte de puissance des États-Unis a correspondu à une montée en puissance de leurs principaux rivaux : ceux qu’on surnomme « BRIC ».

Qui sont et que veulent les BRIC ?

En termes de PNB [9], la Chine (6 473 milliards de dollars) a dépassé l’Allemagne (2 816 milliards) et même le Japon (4 262 milliards) pour devenir la seconde puissance mondiale, après les États-Unis (13 820 milliards). En outre, en 2009, avec 8,9 %, la Chine a représenté la moitié de la croissance mondiale ! Dans son économie, l’agriculture ne représente plus que 11 %, contre 49 % à l’industrie et 40 % aux services. Elle a réalisé l’an dernier 9 % des exportations mondiales et 7 % des importations (contre 1,1 % et 1,2 % il y a vingt-cinq ans).

Les réserves de change de Pékin atteignent le chiffre record de 2 400 milliards de dollars, dont la majorité en bons du Trésor américain. La présence chinoise est également très forte dans les pays en voie de développement, où elle construit des infrastructures, mais investit surtout dans l’exploitation des ressources naturelles. Principal économiste de la banque HSBC, Stephen King le dit : « Le monde où nous vivons n’est plus dirigé par les États-Unis mais par les marchés en expansion, dont le moteur, cela va de soi, est la Chine. »

En 1700, l’Inde, avec 22 % du revenu de la planète, était à égalité avec la Chine. Elle n’en est évidemment pas là aujourd’hui, mais elle connaît une telle ascension que l’éléphant pourrait bientôt rattraper le tigre. Longtemps à 9 %, la croissance a ralenti à 7,2 % en 2009-2010, mais devrait dépasser 8 % en 2010-2011 et 9 % en 2011-2012. Quatrième puissance agricole mondiale et troisième producteur de charbon, l’Inde voit son PIB réparti en 18,1 % pour l’agriculture, 29,5 % pour l’industrie et 52,4 % pour les services. Elle est le 26e exportateur et le 16e importateur de la planète. Son PNB la classe au quatrième rang, avec 2 816 milliards de dollars.

Après avoir touché le fond sous Boris Eltsine, la Russie a effectué un grand retour sur la scène internationale. Son PNB atteint 1 985 milliards de dollars. Mais, contrairement à la Chine et à l’Inde, elle a connu un coup de frein depuis la crise : – 7,9 % en 2009. Il est vrai que l’économie russe dépend fortement des cours du gaz et du pétrole, qui représentent 60 % de ses exportations. Mais elle repartirait en 2010 avec de 2 % à 5 %. Elle bénéficie d’un sous-sol exceptionnellement riche : première productrice mondiale de gaz, deuxième de pétrole, sixième de charbon, etc. Elle hérite en outre de l’URSS une industrie lourde puissante, mais souvent obsolète.

Aux « grands » s’ajoutent les « futurs grands ». C’est notamment le cas du Brésil. Avec un PNB de 1 784 milliards de dollars, il se classe au dixième rang mondial. La plus grande économie d’Amérique latine devrait retrouver une croissance de 5 % en 2010. Or, en 2009, malgré la crise (-0,2 %), il a augmenté ses réserves de 24 % – c’est mieux que les autres pays du BRIC : Chine (19 %), Inde (12 %) et Russie (10 %). Et sa réserve de devises s’élevait à 240 milliards de dollars. Cet environnement stable attire les investissements, stimulés par la Coupe du monde de football (2014) et les Jeux olympiques (2016). Le Brésil est le 1er producteur mondial d’avions « moyens courriers », la 3e puissance aéronautique, le 6e constructeur automobile mondial, le 7e producteur de papier, le 8e producteur mondial de plastique, le 9e pour la sidérurgiste, le 5e producteur de caoutchouc, la 9e industrie chimique mondiale. Il possède 8 % des surfaces cultivables et 12 % des ressources hydriques.

Switching Wealth

Et l’on pourrait poursuivre cette liste, en analysant la force des économies du Mexique, de l’Indonésie, de la Turquie, de l’Afrique du Sud, etc. Selon une étude du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC), l’addition du produit national brut des sept plus grandes économies émergentes dépasserait dès 2020 celle des PNB des pays du G7, aujourd’hui les plus riches du monde [10]. Ces « E7 » comprennent les quatre BRIC, plus le Mexique, l’Indonésie et la Turquie. Dix ans plus tard, en 2030, les principales économies mondiales seraient la Chine, les États-Unis, l’Inde, le Japon, le Brésil, la Russie, l’Allemagne, le Mexique, la France et le Royaume-Uni.

C’est dire la pertinence du titre – Switching Wealth (Le basculement de la richesse) – que le Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a choisi pour son rapport sur les prospectives du développement économique mondial, qu’il doit publier en juin.

Le « grand tournant », le voilà ! Et on le mesure ainsi clairement : nous sommes entrés dans une phase historique nouvelle, que les grilles de lectures du passé ne permettent pas de comprendre. D’une manière symbolique plutôt qu’explicite, c’est cette évolution que traduisent le passage du G8 au G20, et la création de deux G2 informels : Washington/Pékin et Washington/Moscou. Côté Moscou, Obama a fait un geste politiquement significatif en renonçant au « bouclier anti-missiles » que son prédécesseur considérait comme essentiel pour la stratégie américaine. En échange, il a obtenu que Moscou envisage la possibilité de sanctions contre Téhéran. Il n’en a pas été de même avec Pékin, qui n’a pas fait de concession, ni sur l’Iran, ni sur la réévaluation du yuan par rapport au dollar, ni sur la limitation des émissions de CO2. C’est d’ailleurs pourquoi Washington s’est rebiffé, avec l’annonce d’une vente d’armes d’un montant de 6,4 milliards de dollars à Taïwan évidemment inacceptable pour les dirigeants chinois. Ce qui frappe, en revanche, c’est le peu d’intérêt, voire le désintérêt du nouveau président américain pour l’Europe…

La multipolarité n’est pas, en soi, réjouissante

Cette irrésistible tendance à la multipolarité n’est pas, en soi, réjouissante. Certes, elle porte de rudes coups à la domination impérialiste qui se croyait renforcée par la fin de la guerre froide. Mais, si l’hégémonie d’une hyperpuissance est naturellement synonyme d’injustice, rien ne prouve que le choc des ambitions rivales ne garantisse naturellement, lui, la justice.

De ce point de vue, la comparaison avec la période de la guerre froide ne se justifie pas. Elle est même trompeuse. À l’époque, l’Union soviétique et le camp socialiste se voulaient – du moins l’affirmaient-ils – une alternative au camp occidental. Chaque défaite subie par le second pouvait être considérée comme une victoire du premier. À supposer que ce raisonnement manichéen ait comporté une part de vérité, il n’en va plus du tout ainsi. Chacune des puissances émergentes que nous avons évoquées se bat pour ses propres intérêts nationaux. Le nationalisme, au sens plein, avec ses aspects positifs et négatifs, a remplacé les grands desseins idéologiques.

Et à ceux d’entre vous qui auraient la nostalgie de l’ère où les intellectuels pouvaient prendre parti, je veux dire ceci avec la plus grande clarté : autant l’émancipation des peuples hier colonisés constitue un progrès historique indiscutable, autant leur aspiration à un ordre international plus juste ne peut qu’être soutenue, autant il serait absurde de prétendre prendre parti pour tel nationalisme et contre tel autre. À moins d’être payé pour le faire !

Dans les affrontements entre Moscou et Kiev, quel parti prendre ? Lorsque la Chine s’empare systématiquement des richesses naturelles du tiers-monde, pouvons-nous y voir une forme d’internationalisme prolétarien ? Quand le Venezuela et le Brésil se disputent, faut-il choisir le révolutionnaire Chavez contre le réformiste Lula ?

Le monde a changé, et notre vision doit aussi changer, à commencer par le réflexe de « défendre » tout ce que font les puissances émergentes. Pour ne rien dire des atteintes aux droits humains et aux libertés dont elles se rendent coupables, de la longue guerre de Tchétchénie à l’oppression des Tibétains et des Ouighours, des guerres interreligieuses en Inde au sort de la forêt amazonienne.

Rien ne prouve non plus que l’Europe puisse occuper dans cette nouvelle architecture une place digne d’elle. La singulière aptitude des Européens à sacrifier leur souveraineté sur l’autel de l’alignement – vis-à-vis des États-Unis aujourd’hui, mais d’autres États demain ? – risque, selon la formule d’Hubert Védrine, de transformer le Vieux continent en « idiot du village global [11] ».

Cette pente suicidaire contredit l’appel lancé dès 1975 par le Premier ministre belge Léo Tindemans [12] :

Nos peuples attendent de l’Union européenne qu’elle exprime, là où il le faut et où on l’attend, la voix de l’Europe. Que notre action commune défende efficacement nos intérêts légitimes, qu’elle assure les bases d’une véritable sécurité dans un monde plus équitable. » Pour ce faire, « l’Europe doit fuir à la fois l’isolement, le repli sur soi qui la mettrait en marge de l’histoire, mais aussi la sujétion, l’étroite dépendance, qui l’empêcherait d’exprimer sa voix. Elle doit retrouver une certaine maîtrise de son destin.

Et l’analyste en politique de sécurité Hajnajka Vincze [13] de commenter :

Sur ce point, le Premier ministre belge se révèle être complètement au diapason avec le sentiment profond, et remarquablement constant, des citoyens. Ce n’est pas un hasard si, dans les Eurobaromètres successifs, la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la Défense européenne continuent de bénéficier du soutien massif (plus de 70 %) de l’opinion publique – avec une majorité écrasante (plus de 80 %) lorsqu’il s’agit de préciser que cette politique européenne “doit être indépendante des États-Unis”.

Quant à l’ex-ministre français des Affaires étrangères Hubert Vedrine, dans son rapport à Nicolas Sarkozy sur la mondialisation [14], il écrit :

Les Occidentaux sont certes encore dominants, mais ils ne représentent qu’environ un milliard d’êtres humains sur les six milliards et demi d’habitants de la planète, proportion appelée à baisser encore avec le “choc démographique” en cours. Au moment même où l’on prédisait sa fin, l’histoire – des autres ! – s’est remise en marche. Les pays émergents émergent pour de bon. Ils ne cherchent pas seulement à entrer de plain pied dans l’économie globale de marché mais aussi à retrouver la place géopolitique qui leur revient. (…) Derrière les grands émergents, une bonne dizaine d’autres puissances surgit déjà créant un monde multipolaire instable et concurrentiel. Le rapport de forces au sein de l’OMC – on ne peut rien nous y imposer, mais nous ne pouvons plus rien y imposer – en est une préfiguration.

Et de prophétiser : La compétition va s’accroître férocement autour des sources d’énergies fossiles (sauf percée scientifique majeure) et des voies d’acheminement (voir la stratégie pétrolière et maritime chinoise) et entre capitalismes concurrents. La dégradation de notre environnement, c’est-à-dire en fait des conditions de survie de l’espèce humaine a déjà commencé à générer des tensions internationales.

Ce monde multipolaire en voie de constitution, il va donc falloir maintenant l’organiser, et donc transformer profondément l’architecture internationale née de la victoire sur le nazisme. Car tout le montre : cette dernière est obsolète. Les règles qui régissent l’Organisation des Nations unies (ONU) et ses « filiales », comme la Cour internationale de justice (CIJ) ou la Cour pénale internationale (CPI), mais aussi le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM) ou l’Organisation mondiale du commerce (OMC) servent, à des degrés divers, la domination occidentale.

Nous verrons vendredi, dans la cinquième et la sixième conférence, dans quelle mesure ces organismes peuvent être réformées, afin de donner naissance à une nouvelle architecture internationale à même d’organiser un monde multipolaire. À bien des égards, cette refondation sera d’une importance historique comparable à celle de 1945.

Dominique Vidal

Historien, essayiste et journaliste au “Monde diplomatique”, où il a été rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2006 et où il est responsable de toutes les éditions étrangères. Spécialiste du Proche-Orient et de la question israélo-palestinienne.
 
Notes
[1] Wikipedia, Truman Doctrine.
[2] Jdanov, A., Rapport sur la situation internazionale (1947).
[3] Brzezinsky, Z., Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Paris, Hachette, 2000.
[4] Fukuyama, F., La Fin de l’histoire et le dernier Homme, Paris, Fllammarion, 1993.
[5] Huntington, S., Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000.
[6] De La Gorce, P.-M., Le Dernier empire, Paris, Grasset, 1996.
[7] Nye, J., Bound to Lead : The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.
[8] Strange, S., Casino capitalism, New York, St Martin’s Press, 1997.
[9] Les indications de PNB sont tirées du World CIA Factbook en date du 1er janvier 2009.
[10] Le Monde, 25 janvier 2010.
[11] Audition de Hubert Védrine devant la Commission sur le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, 4 octobre 2007.
[12] Rapport sur l’Union européenne, dit « Rapport Tindemans », Bruxelles, 29 décembre 1975.
[13] Vincze, H., L’Europe face à un monde multipolaire en déséquilibre, 11 janvier 2010.
[14] Védrine, H., Rapport pour le président de la République sur la France et la mondialisation, 2007.
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