Le continent américain : entre tensions et intégrations régionales

Le continent américain présente un cas particulier. Il regroupe en effet des États aux profils sociaux et économiques très contrastés. On y trouve à la fois le pays le plus puissant du monde, les États-Unis, et des pays en voie de développement. Par ailleurs, un certain nombre de puissances émergentes y apparaissent, comme le Brésil. Au-delà de ces différences, il existe également des processus d’intégration au sein de ce continent et ce, à toutes les échelles.

Que nous révèlent les tensions qui existent au sein du continent américain ? Quels processus permettent d’y approfondir les intégrations régionales ?

I. Les contrastes multiples du continent

A – Des inégalités de développement importantes

1 – Un pôle de la Triade

• Le poids des États-Unis
Les États-Unis constituent à tout point de vue le lieu central du continent américain. Le PIB et l’IDH des États-Unis sont les plus élevés du continent. Leur PIB global est sept fois plus élevé que celui du Brésil, qui possède le deuxième PIB du continent.

• Un territoire clé de l’espace mondial
D’importants lieux centraux de l’espace mondial se concentrent en effet aux États-Unis. Du point de vue politique, on trouve à New York le siège de l’ONU. Les décisions prises à Washington sont décisives, tant pour le continent que pour le monde. Du point de vue économique, la présence de la Bourse de Wall Street est déterminante. Les États-Unis possèdent des lieux forts de l’espace continental et mondial : la mégalopole du Nord-Est avec sa façade maritime, sa ville mondiale (New York), les pôles de la Sun Belt avec le Texas et la Californie (qui, si elle était un État indépendant, posséderait le sixième PIB au monde). Les ressources naturelles d’un territoire maîtrisé contribuent à cette place particulière.

• Le Canada : un territoire intégré à la Triade
Le Canada profite d’un profond mouvement d’entraînement et, lui aussi riche en ressources, constitue un espace complémentaire à celui des États-Unis. Avec les États-Unis (et les territoires appartenant à la France ou au Royaume-Uni dans les Caraïbes et en Amérique du Sud), il forme une Amérique du Nord clairement définie par son appartenance au nord de la planète.

2 – Des puissances émergentes

• Les diversités de l’émergence
En Amérique centrale et du Sud, un certain nombre de pays possèdent d’indéniables atouts pour constituer des puissances émergentes. Mais les voies choisies sont très variées. Le Mexique tente de s’appuyer sur la proximité des États-Unis pour bâtir une industrie de délocalisation ; il compte également sur le tourisme et les matières premières (pétrole du golfe du Mexique). Les pays du « cône sud » (Chili, Argentine) ont aussi connu une certaine émergence : l’Argentine, pourtant en très bonne voie, a été handicapée par la faillite financière de l’État en 1998.

• L’affirmation du Brésil
Seul le Brésil apparaît comme une puissance émergente suivant un nombre important de critères. Le pays s’appuie sur son potentiel agricole et ambitionne de devenir la « ferme du monde », mais aussi sur ses ressources pétrolières offshore, son système bancaire et ses industries variées et performantes.

3 – Des pays en voie de développement

• Des pays aux potentiels inégaux Les autres pays d’Amérique possèdent des indicateurs économiques et sociaux qui en font des pays en voie de développement. Certains peuvent compter sur des ressources naturelles abondantes, comme le cuivre au Pérou ou le pétrole au Venezuela.

• Des économies dépendantes
Leurs économies sont cependant très dépendantes du cours des matières premières et des investissements venant de l’étranger (IDE). Les FTN originaires du Nord ont également un poids considérable.

• Des problèmes de développement
Les États dont le PIB et l’IDH sont les plus faibles se situent en Amérique centrale (Guatemala, Honduras…). Les deux pays enclavés du continent, la Bolivie, située dans la zone andine, et le Paraguay connaissent des difficultés comparables.

B – Une profonde diversité culturelle

La distinction entre l’Amérique anglo-saxonne (au nord) majoritairement protestante et l’Amérique latine essentiellement catholique et d’origine ibérique, découle de la conquête coloniale. A cette opposition se rajoutent les apports culturels des amérindiens, des africains et des nouveaux (asiatiques par ex.)

Les Amérindiens sont peu nombreux au Nord (réserves avec droits spécifiques ; au Canada, les Inuits bénéficient d’une autonomie sur leur territoire) ; ils vivent pour la plupart d’entre eux dans la pauvreté. Au sud, les Amérindiens sont nombreux (centre et sud du Mexique, dans les Andes).

Les Africains, quant à eux ont marqué de leur culture les espaces américains : Antilles, Brésil, Etats-Unis (jazz).

inégalité-culture-amérique

C – Des régimes politiques différents

L’Amérique centrale a été morcelée en raison des dictatures, des guérillas. L’Amérique du Nord connaît une unité autour de la démocratie mais sous des régimes différents (Canada appartient au Common Wealth).

Aujourd’hui la démocratie est majoritaire même si les oppositions idéologiques perdurent entre les régimes socialistes (Cuba, Vénezuela) et les régimes libéraux (Colombie, Mexique).

II. Divers facteurs de tensions

A – Un contexte spécifique

• Un continent et ses lignes de fracture culturelle
Le continent américain se caractérise par une opposition traditionnelle entre une Amérique du Nord imprégnée par le modèle protestant et anglo-saxon, et une Amérique latine catholique et marquée par les langues latines des anciennes puissances coloniales : l’Espagne et le Portugal (au Brésil).

• Les questions identitaires
La question de l’identité du continent passe aussi par celles de ses populations. Le continent a été beaucoup plus marqué par le métissage au Sud qu’au Nord. En Amérique latine, les populations indiennes restent nombreuses et affirment leurs revendications, comme les Indiens du Guatemala défendus par le prix Nobel de la paix Rigoberta Menchu. Les Afro-Américains ont partout entrepris des démarches visant à affirmer leur identité. En Amérique du Nord, la population est issue de différentes strates migratoires.

B – Les tensions politiques

• Le poids des États-Unis
Les tensions politiques sont parfois liées à la présence importante des États-Unis dans la région. Depuis 1823, la doctrine Monroe conduit les États-Unis à se considérer comme les garants de l’ordre dans la région. Ils contrôlent le canal de Panamá, maintiennent Cuba et le régime communiste des Castro dans une situation d’embargo depuis 1962. Les États-Unis possèdent des bases militaires en Amérique centrale et dans les Caraïbes, comme Guantanamo.

• La contestation du rôle des États-Unis
Les mouvements hostiles à cette domination sont nombreux. Ils se sont davantage structurés depuis la fondation de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques. Elle regroupe neuf pays parmi lesquels Cuba, avec Raul Castro, la Bolivie, avec le président Evo Morales, et surtout le Venezuela, avec Hugo Chavez.

• Les facteurs de déstabilisation
Par ailleurs, des facteurs de déstabilisation interne existent avec la présence de guérillas d’inspiration marxiste, aux revendications parfois mêlées à celles des Indiens. La plupart d’entre elles ont cessé d’être actives dans les années 2000, comme le mouvement lancé au Chiapas (Mexique) par le sous-commandant Marcos. Cependant, les FARC de Colombie continuent de procéder à des enlèvements et ont retenu captive la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt, candidate à la présidence de la République, de 2002 à 2008.

C – Les facteurs d’insécurité

• Le défi du crime organisé
Le crime organisé est un autre facteur de tension au sein du continent. La présence de réseaux mafieux est avérée tant au Nord qu’au Sud, de même que la présence de gangs, très actifs dans certains pays, comme le Salvador, mais aussi dans des quartiers de villes nord-américaines. Dans certains États, l’insécurité est préoccupante, comme en Haïti.

• La question des tensions sociales

Cette situation est liée aux forts écarts sociaux qui existent dans les villes américaines, qui sont pour la plupart marquées par une forte ségrégation sociospatiale.

III. Des intégrations régionales qui s’intensifient

A – De plus en plus de flux intracontinentaux

• Les flux matériels
Les flux tendent à s’intensifier sur le continent américain, ce qui montre une réelle intégration régionale. Les flux matériels sont cependant dissymétriques. Les produits manufacturés de haute technologie viennent des États-Unis, mais il existe également des flux vers les États-Unis liés aux délocalisations industrielles. Les flux de matières premières agricoles sont également ambigus : exportation de produits finis depuis les États-Unis et importation de produits bruts depuis les pays du Sud.

• Les flux financiers
Ils montrent encore davantage le poids des États-Unis, qui sont la principale source d’IDE entrants pour les pays de tout le continent, par ailleurs marqué par l’hégémonie du dollar.

• Les flux humains
Les flux humains manifestent une intensification des échanges. Les flux migratoires s’orientent vers le Nord, en particulier depuis l’Amérique centrale vers les États-Unis, où les communautés « latinos » sont nombreuses, ce qui contribue à rapprocher culturellement Amérique du Nord et Amérique latine. Il existe aussi des flux sud-sud, par exemple depuis Haïti vers Saint-Domingue. Le tourisme des Nord-Américains vers l’Amérique du Sud s’intensifie, avec pour destinations principales les Caraïbes ou le Mexique. Mais l’apparition d’une classe moyenne et aisée dans certains pays contribue à développer encore le secteur.

B – La multiplication des associations entre États

• À l’échelle du continent
Des organisations internationales régionales participent à l’intégration des différents espaces du continent. À l’échelle de celui-ci, l’Organisation des États américains existe, mais n’a pas de réelles compétences.

• Au Nord : l’ALENA

Les organisations régionales sont plus efficaces. L’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) réunit le Canada, les États-Unis et le Mexique. Il s’agit d’une association exclusivement économique. Elle regroupe deux pays du Nord et un pays du Sud et contribue à une importante dynamique transfrontalière entre États-Unis et Mexique.

• Au Sud, des expériences multiples
Six autres organisations régionales existent en Amérique du centre et du Sud. Le Mercosur (Marché commun du Sud, qui regroupe Brésil, Paraguay, Uruguay et Argentine) est sans doute celle qui présente le plus gros potentiel d’intégration car elle est dynamisée par la puissance émergente brésilienne.

C – Une intégration encore imparfaite

• À l’échelle continentale
Néanmoins, l’intégration à l’échelle du continent montre des limites. Les États-Unis entretiennent des liens privilégiés avant tout avec les autres membres de la Triade, de même que le Brésil investit davantage en Afrique que dans les autres pays d’Amérique.

• À l’échelle régionale

Au sein des différentes organisations régionales, on constate souvent un manque de solidarité économique, souvent lié au fait qu’à l’exception de l’ALENA ce sont des pays au profil socio-économique semblable qui s’allient entre eux et qu’il manque donc généralement une puissance motrice.

• À l’échelle locale
C’est à cette échelle que le manque d’intégration est le plus visible. C’est le cas dans les grandes villes du sud du continent, avec la présence de quartiers d’auto-construction concentrant la plupart des difficultés, comme le montre la situation des favelas à Rio. Aux États-Unis également, 12 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Le continent américain présente donc de forts contrastes. Les tensions tendent cependant lentement à s’atténuer et les voies d’intégration à s’affirmer au niveau régional. À l’échelle du continent, le poids des États-Unis et les ambitions du Brésil rendent difficile la mise en place de structures de décisions collectives.

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