Mémoires de la guerre d’Algérie (Louisette Ighilahgiz)

Torture en Algérie Louisette Ighilahgiz

 » J’étais allongée nue, toujours nue. Ils pouvaient venir une, deux ou trois fois par jour. Dès que j’entendais le bruit de leurs bottes dans le couloir, je me mettais à trembler. Ensuite, le temps devenait interminable. Les minutes me paraissaient des heures, et les heures des jours. Le plus dur, c’est de tenir les premiers jours, de s’habituer à la douleur. Après, on se détache mentalement, un peu comme si le corps se mettait à flotter.  »

Quarante ans plus tard, elle en parle avec la voix blanche. Elle n’a jamais eu la force d’évoquer avec sa famille ces trois mois qui l’ont marquée à vie, physiquement et psychologiquement. Elle avait vingt ans. C’était en 1957, à Alger. Capturée par l’armée française le 28 septembre, après être tombée dans une embuscade avec son commando, elle avait été transférée, grièvement blessée, à l’état-major de la 10e division parachutiste de Massu, au Paradou Hydra.  » Massu était brutal, infect. Bigeard n’était pas mieux, mais, le pire, c’était Graziani. Lui était innommable, c’était un pervers qui prenait plaisir à torturer. Ce n’était pas des êtres humains. J’ai souvent hurlé à Bigeard : “Vous n’êtes pas un homme si vous ne m’achevez pas !” Et lui me répondait en ricanant : “Pas encore, pas encore !” Pendant ces trois mois, je n’ai eu qu’un but : me suicider, mais, la pire des souffrances, c’est de vouloir à tout prix se supprimer et de ne pas en trouver les moyens.  » Elle a tenu bon, de septembre à décembre 1957. Sa famille payait cher le prix de ses actes de  » terrorisme « .  » Ils ont arrêté mes parents et presque tous mes frères et sœurs. Maman a subi le supplice de la baignoire pendant trois semaines de suite. Un jour, ils ont amené devant elle le plus jeune de ses neuf enfants, mon petit frère de trois ans, et ils l’ont pendu…  » L’enfant, ranimé in extremis, s’en est sorti. La mère, aujourd’hui une vieille dame charmante et douce, n’avait pas parlé.

Sa fille aurait fini par mourir, dans un flot d’urine, de sang et d’excréments, si un événement imprévu n’était intervenu.  » Un soir où je me balançais la tête de droite à gauche, comme d’habitude, pour tenter de calmer mes souffrances, quelqu’un s’est approché de mon lit. Il était grand et devait avoir environ quarante-cinq ans. Il a soulevé ma couverture, et s’est écrié d’une voix horrifiée : “Mais, mon petit, on vous a torturée ! Qui a fait cela ? Qui ?” Je n’ai rien répondu. D’habitude, on ne me vouvoyait pas. J’étais sûre que cette phrase cachait un piège.  » Ce n’était pas un piège. L’inconnu la fera transporter dans un hôpital d’Alger, soigner, puis transférer en prison. Ainsi, elle échappera aux griffes de Massu, Bigeard et Graziani. Louisette Ighilahriz,  » Lila  » de son nom de guerre, retrouvera la liberté cinq ans plus tard, avec l’indépendance de l’Algérie.

Extrait d’un article de Florence Beaugé, le Monde 21 juin 2001

La réaction du général Massu au témoignage de Louisette Ighilahriz

La torture est- elle indispensable en temps de guerre ?

Non, répond le général Massu, qui aujourd’hui n’hésite pas à affirmer : » Quand je repense à l’Algérie, cela me désole, on aurait pu faire les choses différemment.  » Ce qui provoque cette surprenante confidence du général Massu, c’est la publication, en première page du Monde du 20 juin, du témoignage d’une ancienne  » fellagha « , Louisette Ighilaghiz . Capturée par l’armée française, le 28 septembre 1957, à Chebli, à environ 30 kilomètres d’Alger, seule femme présente au sein du commando de neuf personnes avec lequel elle opérait, cette jeune kabyle, âgée de vingt ans à l’époque des faits, expliquait qu’elle avait été transférée, grièvement blessée, à l’état – major de la 10 e division parachutiste de Massu, au Paradou Hydra, un quartier de la capitale. [ … ]

Commentaire Témoignage du Général  Massu,  21 juin  2001, Le monde

 

La réaction du Général Bigeard

 

Comment réagissez- vous au témoignage de Louisette Ighilahriz, publié par Le Monde ?

Ce papier est malvenu. Bigeard reste un modèle pour la France. Vous faites mal à un type qui vit pour son pays.  [ … ] Je n’étais pas au PC de Massu, mon régiment était ailleurs dans Alger, et le capitaine Graziani n’était pas chez moi. Il était chez Massu. Graziani était un excellent combattant. Le témoignage de cette femme est un tissu de mensonges. Il n’y a jamais eu de femme prise à mon PC. Il s’agit de démolir tout ce qu’il y a de propre en France. Bigeard en train de pratiquement violer une femme avec Massu, c’est inimaginable ! Massu, qui est un type très croyant, doit en être malade de lire ça. [ … ]

Louisette Ighilahriz dit que vous faisiez des allers et retours, pendant les trois mois de sa détention, et que vous vous rendiez régulièrement au PC de Massu.

Je n’étais pas là. Après la première et la deuxième batailles d’Alger, je suis parti, et jamais revenu. [ … ]Elle dit que cet homme qui l’a libérée est venu, un jour, a soulevé sa couverture et l’a sauvée ! Comme si un homme pouvait, comme ça, entrer, sortir et la faire évacuer de cet endroit. Ça ne ressemble à rien. De même, comme si on ne pouvait pas retrouver un médecin militaire commandant au bout de quarante – trois ans !

Donc, le nom du commandant Richaud ne vous dit rien ?

Non, ça ne me dit rien du tout. Et s’il existait vraiment, on aurait pu le retrouver. Surtout pendant quarante-trois ans. Mais bousiller un homme comme Bigeard !

Le général Massu déclare au Monde qu’il vous a vu pratiquer personnellement la gégène.

Ah non ! Non ! Je n’aurais même pas pu regarder ça. [ … ]

D’après les propos recueillis par Florence Beaugé,  21 juin  2001,  Le Monde

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